Et d'autres petits bateauxLe Pacifique sur Letitia Lykes
Les navires de notre voyage
L'Atlantique sur A. Pushkin
De Java à Sumatra sur K.M. Batang-Hari
Et puis il y eut Letitia , navire de la classe "Far East clipper", qui nous porta vaillamment de la Nouvelle Orléans à Ujung Pendang, ancienne Macassar, dont nous ignorions jusqu'au nom... 12 000 nautiques, 20 000 kilomètres d'Océan infini ! Grand cargo de 30 000 tonnes, Letitia mesurait 160 m de long, et filait 23 noeuds en vitesse de croisière, ce qui est très rapide pour un cargo. Les Far East clippers, fendant le Pacifique, répondaient à des impératifs exigeants qui privilégiaient les gros navires, la vitesse, et la motorisation par turbines à vapeurs. Impressionnant à voir fonctionner et vivre. Letitia prit à N.O. une cargaison destinée à des chantiers de travaux publics aux Célèbes. On stocka donc dans ses cales des engins de chantier, d'immenses tôles épaisses de plusieurs centimètres, de mystérieuses caisses... Enfin, une gigantesque trémie de 30 mètres de long et 7 ou huit de diamètre fut frettée sur le pont. J'imaginais avec frayeur le cas où un coup de mer la détacherait... Mais les dockers américains n'étaient pas des apprentis, et l'équipage n'était pas fait de marins de rencontre... Et puis le Pacifique le fut bel et bien. Letitia fut désarmé (et découpé sans doute) en 1994.
Il y a eu le fier Александр Пушкин , dernier transatlantique rescapé du naufrage des Messageries Maritimes. Dernier soubresaut aussi des ambitions de l'Union soviétique... et de son besoin de devises. C'était un fort beau navire, confortable, à l'équipage impeccable doté du charme et de la réserve des slaves... communistes. On y était chouchoutés et on y mangeait royalement. Tout s'y payait en dollars, mais il n'y avait pas de suppléments : le marketing Disney n'avait pas conquis l'URSS. J'ai longtemps gardé une casquette marqué au monogramme du poète, seule acquisition faite à bord. Pushkin devint ensuite navire de croisières dans les années 1990. Je n'ai pu trouver trace de sa disparition ; souhaitons qu'elle ait été honorable.
Il y a beaucoup de mers sur la terre, et nous avions décidé de ne pas les survoler !!! Nous voulions les voir, en mesurer l'étendue, en connaître la couleur et les colères. Et puis, traverser le Pacifique en cargo, voilà bien quelque chose que nous ne ferions à aucune autre occasion... Nous n'avons pas été déçus ! Du luxe suranné et décalé de Pushkin à la rouille inquiétante de Batang Hari surchargé de paysans emportant leurs richesses, nous en avons vu, des bateaux ! Et à travers eux des modes de vie, des organisations, des manières de voyager...
Délicieux tas de rouille, K.M. Batang-Hari portait le nom de la plus grande rivière de Sumatra. (K.M. pour Kapal Motor : bateau à moteur). Il assurait la liaison régulière de Djakarta à Padang, principal port de la côte ouest de Sumatra. Passant à deux pas du tristement célèbre Krakatoa, il devait être le descendant du navire du capitaine Hollmann... C'était un gros bateau de commerce emportant principalement des paysans locaux. Une véritable arche de Noé hors d'âge, mi métal mi bois, à l'intérieur inhabitable à force d'abandon, et laissé aux énormes blattes de l'Orient. Tous ces gens dormaient sur le pont en famille, plus ou moins abrités des orages équatoriaux par des bâches en piteux état. Mais eux, au moins, avaient pensé à emporter des provisions ! En effet l'ordinaire du bord consistait en riz blanc tiré à la louche d'une immense gamelle posée à même le pont, et agrémenté de poisson fermenté. Sublime au petit déjeuner. Encore fallait-il avoir un récipient... Des passagers compatissants nous prêtèrent des feuilles de bananier. Pour le ménage après le repas, les blattes de 10 cm de long s'en chargeaient assez proprement. Batang-Hari n'aimait guère s'éloigner des côtes, et c'était tant mieux, car il ne disposait que d'un gilet de sauvetage pour environ 10 passagers... Et les faits divers étaient riches en naufrages dans ces eaux là... mais nous eûmes un temps clément, et fîmes de belles rencontres. Batang-Hari n'a pas dû attendre les années 80 pour être congédié !
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