Les images L'itinéraireLa traversée du Pacifique à bord de Letita 3 - 28 février 1976 Ne pas oublier l’anecdote du marin de veille à la proue. Mardi 3 février, New Orleans à bord de Letitia, Martine Très bien dormi dans notre nouveau « domaine ». On déjeune, puis on tente de se renseigner sur l’heure possible du départ. Tout le monde est très vague… Ce ne sera sans doute pas avant le début de l’aprème. On commence à se douter que si on n’est pas là au bon moment, le commandant ne nous attendra pas ! Alors, retour en ville. Nous profitons de ce que nous pensons (naïvement !) être la dernière sortie sur le Nouveau Monde. De retour vers 13 h 30, casse-croûte en cuisine : café toasts, confiture, peanut butter à volonté, quand on le désire. On nous a même donné la clé de la cambuse pour d’éventuelles petites faims nocturnes… Le chargement se poursuit activement, mais les cales sont encore loin d’être pleines. Ça se précise : le départ serait pour mercredi matin, 6 h 15, ce que confirme le tableau du bord quelques heures plus tard. On peut dons sereinement retourner passer la soirée en ville, pour une nouvelle visite au « Preservation Hall », qui décidément nous plaît mieux. Nous y retrouvons « Sweet Emma » toujours aussi rouspéteuse, le banjo distributeur de ballons, le guitariste et le contrebassiste tous deux excellents. Ce dernier est vraiment extraordinaire, un spectacle à lui seul. Si petit, que lorsqu’il joue on croirait le voir grimper au manche de sa contrebasse ! Encore une excellente soirée où nous retrouvons Marie et Bernard avec qui nous passons le reste de la soirée avant de rentrer… en bus cette fois ! Mercredi 4 février, à bord de Letitia, Golfe du Mexique, Martine Lever très tôt : pas question de manquer les derniers préparatifs et le départ de notre cargo ! Cette fois-ci, c’est la bonne ! A 6 h 30 l’immense navire fait demi tour et s’éloigne du quai, lentement et majestueusement (60 000 tonnes, ça bouge pas comme ça !) sur le Mississipi. En prime, nous avons un lever de soleil somptueux, les bateaux au mouillage émergeant petit à petit de la brume matinale qui noie le fleuve, dans un ballet fantasmatique et immobile. Nous ne résistons pas au plaisir de photographier tous azimuts, couleur et N&B {à l’époque il faut choisir !). Déjeuner rapide mais copieux (œufs au bacon, jus de fruits, toasts, peanut butter, café…), puis nous remontons à notre poste d’observation. Moins de marge de manœuvre (pour l’instant) que sur Pouchkine : la cargaison occupe beaucoup de place, même sur le pont, et il est impossible de s’y frayer un passage. Trois ponts nous sont ouverts : celui des cabines de officiers (où se trouve aussi la notre), celui du poste de navigation (la passerelle, N.D.L.R.), et le pont supérieur : transats, immenses cheminées, radars, soufflerie où il fera bon se chauffer si souffle le noroît (peu probable !). Puis aussi, plus bas, le niveau des autres cabines, du réfectoire. Comme il se doit, nous sommes admis parmi les officiers. {Petit à petit, la confiance venant, nous irons où bon nous semblera.} Nous mettrons près de 8 h pour atteindre la mer. Le delta du Mississipi est interminable, et encombré de nombreuses îles basses, herbeuses, de lagunes où sont installées d’innombrables distilleries de pétrole, réservoirs, plateformes pétrolières, stations de pompage… Le grand fleuve est endigué sur plus de 100 km, à la fin le fleuve n’est séparé de la mer, des deux côtés, que par la digue… La pleine mer est atteinte à 14 h. Nous avons été guidés successivement par deux pilotes spécialistes, que les vedettes viennent récupérer « au vol » (si l’on peut dire !) Quelques exercices d’anglais, un peu de lecture, avant de regagner nos couchettes confortables. Jeudi 5 février, à bord de Letitia, Gérard Au lever, le temps est beau, et la mer toujours calme. Surprise : alors qu’à la Nouvelle Orléans ça caillait ferme, ici il fait déjà très chaud dès le matin. Ça ira sans doute en s’accentuant. Nous voyons des centaines de poissons volants., nous en verrons toute la journée. Certains atterrissent sur le pont. En cas de disette, ça doit être une aubaine ! Sur la passerelle, discussion avec les différents officiers, qui usinent sans arrêt à faire le point, tracer leur route… {Eh oui : le GPS n’existe pas encore, même dans la marine marchande, et il faut encore se livrer à des calculs. Les officiers tiennent encore l’estime.} Dans l’aprème, exercice d’alerte, et l’aimable steward nous apprend à plier notre PFD (Personnal Floating Device) : on ne plaisante pas avec la sécurité, aux US ! On repère notre chaloupe de secours. Le soir, cinéma : un film hollywoodien starring Charlton Heston et la fille Chaplin. Pas sous-titré. On n’y comprend rien. Vendredi 6 février, à bord de Letitia, Gérard On s’installe déjà dans la routine du bord, et le temps passe assez vite. Une petite houle latérale nous fait rouler. Le chef ingénieur (quoi dans la marine française ?) croît m’apprendre que sur la mer le plus court chemin ne suit pas un parallèle. Je révise loxodromie et orthodromie… Samedi 7 février, à bord de Letitia, Gérard On se lève trop tard pour le dèj, et on doit se contenter de quelques toasts. Vers onze heures apparaissent les côtes panaméennes, et à midi on est ancrés dans la rade de Puerto Colon. Commence la longue attente pour entrer dans le canal de Panama ; personne ne sait quand on passera. Le pilote fait la navette entre les 10 navires au mouillage, l’après midi passe. Nous enrageons de voir arriver la nuit. Ça ne loupe pas, la situation se débloque vers 6 h, et on lève l’ancre au coucher du soleil. Le pilote est exagérément lent, et nous mettons une heure à gagner le premier « lock » (écluse). Le navigateur, sympa, enrage aussi. Le canal est un des seuls lieux où le « Master » (commandant de bord) perd la responsabilité de son navire, qui échoit au pilote. Nous croisons le Mermoz, paquebot de croisière immatriculé à Marseille ; on est tentés de les saluer, mais au fond, quel genre de rentiers transporte-t-il ? Finalement, nous entrons dans la première écluse à la tombée de la nuit. Nos quelques photos seront-elles bonnes ? Quel dommage de faire ça de nuit ! Cependant, c’est très joli, avec les éclairages de travail, le manège des trains, des autres bateaux. Quelle usine bien rôdée ! C’est impressionnant de pénétrer ce morceau d’histoire : l’aventure Lesseps, le passage entre les deux immenses océans… Et puis la manœuvre, les ordres brefs, efficaces et tendus donnés par le pilote et repris par le commandant à l’adresse de son mécanicien : « Midship »… Les 60 000 tonnes de Letitia ne se pilotent pas comme une Renault 5 ! Maintenant, ça va assez vite, et à 10 h on est au lac (dont les eaux alimentent les écluses, et limitent par le fait le nombre d’éclusages possibles), magnifique sous la pleine lune, parsemé d’îles, cerné de forêts qu’on devine profondes, exhalant une senteur terrestre puissante. A 11 h, c’est l’entrée du Canal proprement dit, balisé de rouge et de vert. Puis on va se coucher après avoir recueilli quelques confidences du radio grec, qui nous révèle entre autres qu’il y a des transats de pont. Je mets le réveil à 2 h, mais on est réveillés par la trompe de bord signalant la fin du passage : 5 h. je vais admirer la baie de Panama, les navires nombreux qui attendent leur tour pour retrouver l’Atlantique ? C’est fini, nous quittons la rade… En route pour la traversée de l’immense Océan qui s’ouvre à nous ! Dimanche 8 février, à bord de Letitia, Gérard Surprise en ouvrant les rideaux : la terre à quelques encablures, quand nous nous croyions en plein Pacifique ! Il s’agit d’un cap au sud du Panama, que l’on doit contourner. On se fait de fausses idées sur la géographie, sans regarder les cartes ; le quiz à la mode à bord : comment évolue la longitude lorsqu’on traverse le canal ? Nous tombons évidemment dans le piège : on ressort plus à l’Est qu’on est entrés : le Canal est percé dans une partie de l’isthme qui revient vers l’Est… Je discute avec les marins, le navigateur me montre son radar. Le choix entre le « big circle » (la route la plus courte, le long de l’Equateur) et la route sud n’est pas encore fait. Je suppose que ça dépend de la météo, et du fameux courant équatorial que l’on aura dans le nez. En attendant, on fait plein Ouest. Le commandant nous parle du Panama, je discute longuement avec le mécano. Décidément les marins sont sympa, sur ce rafiot. A14 h 15, changement de cap : on fait maintenant route au sud-ouest. Ce sera donc la route sud. Un peu plus tard, Stellakis (le radio) m’explique qu’on va tirer droit sur le détroit qui sépare l’Australie de la Nelle Guinée. Ce qui nous fait passer à côté des Galápagos, des Marquises, de Tahiti. Le navigateur au béret, le plus causant, me donne un autre son de cloche : route parallèle à l’équateur, arrivée aux Célèbes par le nord (entre les Célèbes et les Philippines, haut lieu de la guerre du Pacifique…). Quoi qu’il en soit, la mer (que dis-je, l’Océan !) devient plat comme aucun lac ne l’est, il fait très beau et une température idéale. Le soir au cinéma : « Trinity », un beau western facile à comprendre. Notre anglais progresse. Puis longue séance de bronzage au clair de lune sous les étoiles, sur le pont supérieur. Lundi 9 février, à bord de Letitia, Gérard La pleine mer. Le Pacifique, très calme. Quelques poissons volants. Hier, nous avons aperçu des dauphins de petite taille, un drôle de poisson long et tout bleu portant deux petites nageoires sur le flancs, et un puffin. Vers 10 h, j’apprends du navigateur que nous tangentons l’équateur (2° N) ; il fait 87° F (30,5° C). Magnifique coucher de soleil. Mardi 10 février, à bord de Letitia, Gérard A 20 h, nous sommes à 102° E. Temps couvert, pluie le matin. Nous naviguons à 2°N. Nous apercevons un petit requin et une tortue. L’immense océan n’est guère peuplé, et malgré tout, on est surpris de croiser des animaux au beau milieu de cette immensité ! Longue discussion avec le capitaine (Master ?). Nous avons maintenant acquis pleine possession du navire, et autorisation implicite d’aller o* bon nous semble. De la proue à la poupe. George, le grand navigateur, {illisible}. Mercredi 11 février, à bord de Letitia, Gérard Temps couvert, fortes averses. Deux troupes de dauphins viennent nous rendre visite. Ils ne s’approchent pas à la proue. Peut-être Letitia est-elle trop rapide ? 21 nœuds de vitesse établie, ça doit fatiguer… J’obtiens maintenant journellement le relevé circonstancié de notre position. Jeudi 12 février, à bord de Letitia, Gérard puis Martine Une première : on se lève à temps pour le breakfast ! Ce n’était pas arrivé depuis le départ… Le temps est toujours pluvieux, fortes averses et ciel couvert. On ne sort guère. Dans la matinée, on aperçoit une tortue, pas très grande, mais ça fait très plaisir de faire des rencontres… Jeu de dés l’après midi, lecture, puis film le soir : « Tigre de papier ». Film américain moche, mal joué et sans intérêt (pour nous) : questions existentialistes sur la difficulté de devenir professionnel au football (américain). De belles images de match, mais c’est facile ! Vendredi 13 février, à bord de Letitia, Martine Le temps se découvre en fin de matinée, et nous pouvons passer l’après midi à nous prélasser sur le pont supérieur où nous avons installé à demeure des transats. Lecture, discussions en regardant le mer, balades en long et en large, vers la proue surtout : ça reste fascinant de fendre cet Océan. Pas fatigant. D’ailleurs, que fait-on de nos journées sinon se reposer, se balader, admirer le ciel et la mer, scruter l’horizon et la surface dans l’espoir d’un animal… Puis manger, lire, jouer aux dés. Les journées passent vite, et nous n’avons pas une minute pour nous ennuyer, encore. La routine du bord s’est insinuée en nous, nous retrouvons les impressions immémoriales des longues traversées, à l’époque où tout devrait aller vite ! Il faut dire que quatre mois de pérégrinations ininterrompues et souvent inconfortables nous avaient fait aspirer à un peu de tranquillité. On reprend même du poids ! Notre ami Patrocle (il faut le faire, moi qui, enfant, admirait tant Achille !), le radio, était de bonne humeur aujourd’hui : plus de réflexions désabusées sur les bienfaits du nazisme {son pays sortait à peine de l’épisode dramatique « des colonels »}, il chantait, nous donnait des conseils de diététique pour conserver la ligne, faisait de haltères sur le pont pour garder la forme… de ses 52 ans ! {Bizarre, nous écrivions ça à 25 ans, et 52 nous semblait inaccessible… aujourd’hui…}. A la proue, le sémillant {Martine a écrit ça ; je ne me souviens pas qu’il fut « sémillant » !} chef ingénieur {traduit de l’américain : qu’est-ce en français ?} nous initie aux arcanes du maniement des ancres et de leurs gigantesques chaînes. Tous ces marins avec qui discute Gérard parlent du navire, de leurs précédents voyages, et des fortunes de mer : tempêtes, accidents… {Le chef me raconte un changement de roue de réducteur en plein Atlantique : la pièce maîtresse, cassée, est une roue dentée de deux mètres de diamètre, pesant deux tonnes, que l’on peut manutentionner à l’aide d’un treuil dans la salle des machines. Inutile de décrire le danger de l’opération, avec ce balancier agité par le roulis du navire immobile, et qu’il faut maîtriser à la main et positionner avec précision… Le navire conçu pour les océans est sensé faire face à toutes les avaries courantes : l’ingénieur me montre les vérins permettant de soulever les arbres d’hélices (40 cm de diamètre et 30 m de long) pour permettre de remplacer les paliers de bronze qui les supportent. Je voudrais bien voir ça.} Pas la moindre tortue, pas le plus petit dauphin, aujourd’hui. Mais de myriades de poissons volants apeurés par le grand navire, et deux pétrels perdus dans l’immensité de la mer. Impressionnant ! Samedi 14 février, à bord de Letitia, Gérard Les jours passent en effet étonnamment vite, et sur l’immense carte, don de Patrocle, le fanion qui figure notre bateau avance lentement mais inexorablement. Jamais encore dans notre vie nous n’avons été si long de tout ; « thousands miles from nowhere » comme on dit ici. Encore deux ou trois jours pour arriver en vue de « Christmas Islands », grains de sable sur notre mappemonde, qui est à la longitude d’Honolulu. J’ai parfois mal au ventre, et ça m’inquiète un peu : que fait-on en cas d’appendicite, n’est-ce pas ? (Il n’y a pas de médecin ni de bloc opératoire à bord…) Le commandant me dit que dans ces cas là, on cherche si un navire de l’US Navy rôde dans le coin. Mais « le coin » est large, et il faut souvent plusieurs jours voire davantage pour obtenir de l’aide… Les marins me citent des cas connus : abcès dentaire…L’officier du quart après-midi, celui qui s’attend à chaque instant au début de la 3° Guerre Mondiale, me file tous les jours le relevé de navigation. J’ai l’impression qu’ils se plantent de temps en temps et que ça ne les préoccupe pas trop : il y a de la place pour manœuvrer ! Le soir, on discute longuement avec le Master, et je traduis à Martine. Il nous raconte les difficultés qu’il rencontre dans les ports ; fonction des pays où il passe… C’est l’Afrique du Nord qui lui pose le plus de problèmes. {Les anglo-saxons redoutent particulièrement cette région, une des seules du monde où leur langage « universel » est encore supplanté par le Français !} Parfois, pas d’installations portuaires, et ce sont les hommes d’équipage qui manoeuvrent les grues de pont. Mais ils ont montré leur dextérité. Ce sera sans doute le cas à Malili, où Letitia emporte son chargement. Dimanche 15 février, à bord de Letitia, Gérard Nous sommes maintenant à peu près à la moitié de la traversée, sur la route des clippers du thé qui a immortalisé « Cutty Sark » et tant d’autres au XIX° siècle. Le navigateur me donne des renseignements sur Christmas Island (ci-joints). Nous y passerons mardi dans la journée. Je n’en reviens pas que ce tas de sable de 300 km2 et de 3 m d’altitude isolé de tout soit habité ! Lundi 16 février, à bord de Letitia, Gérard Pour cause de séance de cinéma, nous manquons le « rayon vert », que nous avons pourtant traqué impitoyablement depuis le premier jour ! Manque de chance. Nous n’y croyions plus… Mardi 17, à bord de Letitia, Gérard Aujourd’hui, Grand Jour : le passage à proximité de Christmas Island. (Eh oui : on a les repères qu’on peut, lors d’une longue traversée comme celle-ci !).D’après les calculs du bord, ce devrait être vers 8 h. Pour plus de sûreté, je mets le réveil à 6 h 30. Nous dormons par terre depuis plusieurs jours, car le roulis rend les couchettes intenables (elles sont étonnamment parallèles à l’axe du navire). La tenue de mer est loin de la stabilité immuable de Pushkin ! Martine, levée la première, file à la passerelle voir où en sont les choses. Comme d’habitude, pas de certitudes : la verra, la verra pas ? Ils ne savent pas à quelle distance exacte on passera, ni la visibilité. (Une erreur de cap minime, sur cette distance…) Mais on s’obstine : ça fait plusieurs jours qu’on attend ! Lorsque je monte à mon tour, il est question de 8-9 h. On déjeune, je me douche, quand Martine vient me chercher sur le registre : « Terre ! Terre ! ». Pas bien spectaculaire : aux jumelles de bord, on aperçoit quelques cocotiers… Mais la mer soudain se peuple d’oiseaux innombrables, qui suivent le navire. Oiseaux de rivage cette fois : goélands, frégates. On scrute à se crever les yeux, on interroge le radar. Nous sommes à moins de 5 Miles nautiques, ce qui nous permet de distinguer les arbres, les brisants de la côte, et même quelques maisons. Mais pas de belles filles de mers du sud. Grosse émotion ! (Il faut avoir vécu ces longues journées d’Océan pour sentir aussi puissamment cette émotion de la terre en vue… En contrepoint, on peut imaginer celle des habitants apercevant la fumée de Letitia…) Mais bien vite l’île disparaît sur l’arrière, et revoilà l’immense mer, vide. La journée sera encore coupée de l’hebdomadaire « fire drill » : dans la marine US, on ne badine pas avec les réglements ! Chacun répète son rôle : qui son moteur d’embarcation, qui sa pompe à incendie… Nous : l’itinéraire pour rejoindre notre chaloupe. Le soir, cinéma, où l’on retrouve les membres d’équipage désormais familiers. Ce soir : « The first time », une resucée de « Un été 42 ». Jeu de dés, petit en cas de toasts au peanut butter… Mercredi 18 février, à bord de Letitia, Gérard Ne pas oublier l’anecdote du marin de veille à la proue. La routine. Vent dans le dos, donc calme plat sur le pont ; la mer se calme, nous dormirons peut-être dans nos lits cette nuit… Le navigateur me passe une superbe carte où il a soigneusement tracé notre route. Il m’explique que nous passerons sans doute par l’Est de Sulawesi. Le soir, nous sommes fidèles au rendez-vous du rayon vert, probable vu le temps. Nous ne sommes pas les seuls, cinq ou six marins s’y intéressent aussi ; malheureusement, au dernier moment le soleil disparaît derrière un nuage sur l’horizon… Il faut vraiment des conditions exceptionnelles pour avoir la chance de voir ce phénomène. Nous avons passé une bonne partie de l’après midi à l’extrême pointe de la proue, là où ne parvient aucune vibration, et où l’on n’entend que le frôlement de l’étrave qui fend l’eau du Pacifique. On peut se croire ici sur un gigantesque voilier… Nous formons des centaines de projets de voyage (en bateau). Jeudi 19 février, à bord de Letitia, Gérard Aujourd’hui, avec l’aide d’un officier, je m’entraîne aux relevés de sextant. Pas évident, même sur le pont stable d’un grand navire sur une mer calme… Le soir, toujours pas de rayon vert. En revanche, le plancton étincelle de mille feux dans le sillage de Letitia et le long de ses flancs. Féerique ! A minuit, nous franchissons le 180° : pas de vendredi 20 février, pour nous ! nous voici membres de la confrérie du « Golden Dragon », et d’ailleurs le commandant nous remet un diplôme en bonne et due forme. {Où diable est passé ce fameux diplôme ?} Samedi 21 février, à bord de Letitia, Gérard puis Martine Temps bouché, du vent, il fait lourd et humide. On doit doubler ce soir les Gilbert Islands : décidément, l’Océan n’est pas vide ! Le cap a été légèrement modifié pour passer à proximité. Je comprends que ça leur permet de contrôler de visu la position. Cela se passe vers 11 H ; mais à part quelques lumières sur l’horizon, nous ne voyons pas grand-chose des Gilbert… Dimanche 22 février, à bord de Letitia, Martine Le temps reste couvert, mais il fait toujours aussi chaud. Dans l’après midi nous essuyons un orage mémorable. Prélude sans doute à ce que nous aurons quotidiennement en Indonésie ? Film sur les hordes barbares contre les légions romaines : très moche ! Je termine mon quatrième livre de voyage : « L’amant de Lady Chatterly ». Il y a eu « 1984 », « Les voyageurs de l’impériale » et « Les célibataires ». Comme c’est agréable de pouvoir lire confortablement après ces mois de pérégrinations précaires ! Lundi 23 février, à bord de Letitia, Gérard Nous attaquons la dernière semaine. Le temps reste instable, la mer très calme, très peu de vent. Le bateau trouve le moyen de rouler quand même un peu, suffisamment pour faire battre sans cesse les portes des coursives mal assujetties. L’Océan est parsemé de petits orages équatoriaux (petits en diamètre et en apparence !) que l’on devine très bien, couronnés de leur petit cumulo-nimbus qui grimpe très haut dans le ciel et surplombe un cylindre très sombre de pluie dense. De temps à autres, on en traverse un, et c’est la cataracte sur les ponts ! Mais pas l’ombre d’un « water spout », ces trombes que l’équipage semble redouter… Jeudi 26 février, à bord de Letitia, Gérard Insensiblement, le trait de crayon, sur la carte, s’est allongé. Il raye maintenant toute l’étendue de l’Océan Pacifique : nous voici déjà au cœur de l’Océanie. Il nous tarde maintenant d’arriver, et nos esprits sont déjà en Asie. Notre lexique de javanais s’est peu à peu enrichi, grâce au petit dictionnaire acheté à la Nouvelle Orléans, et que nous avons un peu pioché à bord. Aujourd’hui, la route du navire s’est infléchie au sud, et a quitté le cap 275° qu’elle suivait inexorablement depuis 18 jours. Et nous entamons un gymkhana entre les îles désormais innombrables. Samedi 28 février, à bord de Letitia, Gérard Au réveil, ce n’est plus une île ! Nous longeons maintenant le pied droit de Sulawesi. Alors nous commençons à ranger nos affaires, tristement comme à chaque départ, davantage cette fois-ci après tout ce temps sur « notre » navire avec « notre » équipage… Nous décrochons les cartes où patiemment, pendant trois semaines, au rythme de la mer, nous avons suivi le chemin obstiné de Letitia. Les événements s’accélèrent : à 12 h 35 sonnantes, comme le fait remarquer le « second mate » qui l’avait calculé et prédit, nous passons entre le pied gauche et la longue île qui le prolonge au sud. Nous bouclons les sacs sans savoir très bien ce qui va se passer désormais et quand. {Apparemment, personne ne le sait à ce moment, le commandant doit tenter de prendre contact avec les autorités indonésiennes…} Tout le monde est nerveux, notre ami Patrocle surtout, qui nous a mitraillés de son beau Polaroïd toute la soirée d’hier… Eux aussi sentent approcher un moment particulier. Le navire décrit une grande orbe sur tribord. Puis Macassar {on disait encore comme ça, en 1976 !} apparaît et s’approche lentement. Déjà on en aperçoit de grands immeubles au nombre de un. Quelle ville va-t-on découvrir ? L’agitation grandit lorsque la grande ancre est mouillée sur l’avant. Sacs bouclés, nous arpentons nerveusement les coursives, ne sachant si nous descendrons ce soir ou demain, le souhaitant et le redoutant à la fois… A tout hasard, nous serrons des mains, nous notons des adresses, tandis que la nuit équatoriale s’approche à grands pas. Enfin, une petite vedette arrive, et quatre types montent à bord. Mais la situation semble ne guère se débloquer pour autant ! Quand tout à coup le commandant vient à grands pas nous prévenir que nous débarquons incessamment. Patrocle et l’un des marins nous prêtent main forte pour descendre l’échelle de coupée le long du flanc sombre de notre navire, et lorsque la vedette s’écarte du grand bateau immobile où tout le monde nous fait signe depuis la passerelle, nous avons tous deux les larmes aux yeux. La Letitia est magnifique, arborant tous ses feux et toutes ses lumières dans le crépuscule de l’Asie, au repos sur l’eau noire de la baie après son long périple, maintenant silencieuse et puissante, ses grands mats se découpant sur le ciel équatorial qui nous salue d’un incendie orangé. Je ne peux m’empêcher de songer à la scène de mouillage du Pachacamac dans « Tintin et l’oreille cassée ». Sur l’autre bord, l’inconnu. Une ville sombre, des gens que dont on ignore tout, une terre aux antipodes de la dernière terre que nous avons foulée… Une langue imperméable, découverte dans les livres, mais que nous n’avons encore jamais entendue… Au milieu, sur le pont de la vedette, nous deux, un peu (beaucoup) perdus, nous raccrochant aux agents de la compagnie, qui eux parlent anglais. Puis nous voilà dans les bureaux de la douane, c’est samedi soir, il est 7 h, et ça promet de durer. Nous sommes patients, et nous discutons le bout de gras avec le chef de bureau, un chinois très jovial, qui semble tout connaître. De temps à autres, un coup d’œil sur la Letitia, qui attend paisiblement, là bas sur l’eau, si confortable ; si rassurante, tous feux de bord et de pont allumés. A 11h, nos passeports, partis on ne sait où, reviennent. Ils faut maintenant passer à l’immigration. De toute évidence, des voyageurs comme nous ne sont pas monnaie courante, et les fonctionnaires sont perplexes, les procédures pas rôdées. Enfin, un agent nous accompagne gentiment (imaginons ça chez nous !) à notre premier hôtel en Asie. L’Abadan. Personne ne parle anglais, notre petit lexique nous permet de comprendre que ça coûte l’équivalent de 10 $, il n’y a pas l’eau courante, et nos premiers voisins sont deux gros cafards… Nous nous endormons dans nos draps sales en essayant de ne pas trop ruminer nos premières impressions asiatiques…
Tout notre voyageNotes Les récits proposés ici sont les transcriptions exactes mais non intégrales de nos notes de voyage. Inutile de dire l'émotion (heureuse) ressentie à la relecture de ces carnets amoureusement gardés de déménagement en déménagement... Quelques considérations on été ajoutées lors de la construction du site, 35 ans plus tard. Elles sont entre crochets {}. Nous avons maintenu l'écriture à deux mains, car les styles et les réflexions diffèrent parfois.