L'itinéraire Les images Le contexte politiqueLes Etats-Unis Notre impression générale : nous découvrons une Amérique d’Epinal. Mais comment échapper à ce stéréotype ? Nous découvrons à quel point le culture Yankee, inconsciemment, nous a bercés. Nous sommes à la fois stupéfaits de la découverte de ce pays, de ce continent, et à la fois en pays de connaissance, tant la société américaine nous a été contée. Et puis surtout, il est stupéfiant de constater à quel point l‘Amérique de 1975 préfigure l‘Europe de 2000. Au moment où nous découvrons cette civilisation, nous avons peine à croire qu'un jour notre pays lui ressemblera : peut on imaginer la France couverte de restaurants rapides, Mc Do et autres Kentucky fried ? Peut-on imaginer nos épiceries et nos supérettes remplacées par des Hyper marchés dans de vastes zones commerciales ? Peut imaginer nos trains de banlieue, alors en inox reluisant, couverts de tags ? (Aucun tag n'a encore fait son apparition sur le vieux continent). Eh bien, les années passant, tout cela s'est bel et bien réalisé... Et puis il y eut aussi le symbolique pèlerinage aux origines de l’immigration européenne, et les retrouvailles avec nos oncles et tantes plus ou moins lointains. Quant à la nourriture, à l'époque il n'y a qu'une alternative : trop rapide, ou trop chère pour nous. Seule le Breakfast nous comble. Mercredi 29 octobre. New-York; Gérard. Déjà presque une semaine passée à New-York , après une longue nuit de bus qui nous a donné le premier aperçu de « l’Amérique », et si peu de temps pour écrire… Le passage de la frontière, à Buffalo , marque de manière caricaturale la transition entre l’univers paisible, serein, vaste et vide, et teinté de naturalisme du Canada (pour ce que nous en avons vu) et les « US ». La station de bus Greyhound de Buffalo est surpeuplée en plein milieu de la nuit ; on y voit des voyageurs exténués endormis devant des postes de télé dans des fauteuils de plastique, des gens aussi qui semblent n’avoir nulle part où dormir ; une majorité de noirs, tout à coup, et beaucoup de gens « en surpoids ». {Un dicton populaire assure que les bus sont le moyens de transport « des portoricains, des noirs et des profs »}. Une image d’Epinal de l’Amérique en quelque sorte. L’ambiance (est-ce la nuit, la fatigue ou une idée préconçue ?) est pesante, légèrement hostile, tendue. Une légère inquiétude plane. New-York, 9 h du matin. Ah ! New-York ! Miroir et phare de l’Occident. Première impression dantesque. {C’est ce qui est écrit à chaud dans le carnet}. Trépidant et tournoyant, d’une activité incroyable. La ville est moche et sale, les gens semblent peu amènes, il y a des flics partout, et le métro est incompréhensible. Il faut dire que nous découvrons les lieux non par Greenwich Village , mais par la gare de bus. {Nous avons ensuite appelé notre « contact » à NY : Marcel, le cousin d’une amie de la famille, immigré de longue date qui vit dans le Queens . Son accueil sera chaleureux, précieux, passionnant en ce qu’il nous racontera l’histoire et la psychologie des migrants d’Europe, leur vision de l’Amérique. Il sera aussi réducteur, en nous écartant du centre la nuit. Ainsi toute une part de la Grande Cité nous restera étrangère…} Depuis notre base paisible du Queens, nous partons pour la ville tous les matins, et commençons par épuiser tous les grands classiques. Qui se pardonnerait de n’avoir pas vu La Liberté, le Metropolitan Museum , l’ Empire State , le Stock Exchange … Les tours jumelles ne sont pas encore un lieu de pèlerinage mais seulement les plus hauts bâtiments de la planète… Petit à petit, la vision de la ville se modifie. Quel Univers ! Il s’avère que les new-yorkais sont fort accueillants et serviables. Moins stressés à certains égards que nos concitoyens ; curieux de l’étranger et avenants. Mais comme partout, cela dépend des lieux, des moments, et reste affaire de chance. Evitons de croire à la première rencontre que « toutes les anglaises sont rousses ». Une certitude en revanche : l’immensité. Ne jamais commettre l’erreur, en regardant le plan, de croire que « c’est tout près ». Rien n’est près. Manhattan mesure deux fois le diamètre de Paris et nous le découvrons tous les jours au péril de nos pieds. Le métro est souvent incompréhensible, et les erreurs y coûtent cher en temps et en $. L’ambiance y est inquiétante : police omniprésente, grilles et portiques dignes du secteur grands fauves d’une ménagerie, bruit infernal, couloirs sinistres… {A l’époque, les contrôleurs du métro de Paris poinçonnent encore les tickets à la main, et ce sont eux qui régulent le flux de passagers. Gainsbourg les a immortalisés.} Pourtant, dès que l’on parle aux gens, l’impression d’insécurité s’estompe, ils prennent le temps de répondre, d’aider, sont avenants. Leur anglais est même souvent compréhensible. {Mais là encore, c’est davantage affaire sociale que géographique…} Nous passerons le week-end chez un autre cousin immigré, « l’Oncle Jules », qui habite la grande banlieue. Son histoire à lui aussi est emblématique de l’émigration européenne vers l’Amérique, de la fascination que ce pays a exercée sur nos proches ancêtres… Jules est régisseur d’une grande propriété sise à Mount Kisko . 30 km de train de banlieue. Cela donne l’occasion de découvrir la gare « Grand Central » de NY. De traverser Harlem , dont la visite en ces temps là est fortement déconseillée. Aux blancs surtout. Et d’ailleurs la vision qu’on en a depuis les viaducs du train, qui rasent les immeubles décatis, ne donne guère envie de tenter sa chance. On dirait une séquence de West Side Story : immeubles à l’abandon, piles de voitures en ruine sur lesquelles jouent des enfants, population intégralement noire. Le train lui-même donne le ton : il est dans un état d’abandon lamentable avec ses fauteuils lacérés au couteau, ses rideaux arrachés… A 30 km de là, de manière stupéfiante, c’est l’Amérique d’avant la Mayflower : à une distance où en banlieue parisienne s’aligneraient les zones commerciales, ce n’est que forêt à perte de vue sur des collines déserte. Aussi loin que porte le regard depuis le parc de chez Jules, on ne voit ni une maison, ni une route, ni une ligne électrique… Incroyable ! Mercredi 29 octobre. New-York. Martine, résumé des jours précédents Arrivée à New-York à 8 h du matin le vendredi 24. Samedi 25 Remontée de la 5° avenue. La salle des antiquités au Metropolitan Museum. (Dommage de n’avoir pas TOUT vu !). Dimanche et lundi (26 et 27) , deux jours chez « l’oncle » Jules et sa femme Lenny. Réception très gentille, vie très reposante au milieu des arbres. Nourriture engageante : un pot au feu, une magnifique raclette… Jules et Lenny vivent avec un prêtre de 90 ans, le père Lenack, qui m’entreprend sur la religion. Mardi 28 : temps superbe ; nous en profitons pour cavaler à travers NY. Wall Street et le Stock Exchange, quartier toujours surprenant par l’étroitesse des rues, la hauteur des bâtiments, l’animation qui y règne. {Le symbole archi connu de l’église St Patrick écrasée par les banques voisines reste percutant. In gold we trust.} Le spectacle de l’activité des courtiers est fascinant : conte de fées pour adultes avec pluie de $. {46 ans après le « jeudi noir », et 35 avant la crise des « subprimes », nous ne mesurions pas encore à sa juste valeur la nocivité de cette activité de casino planétaire…} La statue de la Liberté, belle ballade en bateau depuis Battery Park . Magnifique vue sur Manhattan ; c’est un lieu commun, mais ça reste inoubliable. {Nos photos, où trônent les « Twin Towers », ornent encore notre salon}. Beau contraste entre les immeubles « anciens » en gradins (Empire State) et la verticalité des gratte-ciels récents. Montée jusqu’au 106° étage de l’Empire State Building {mirage de mon enfance…}. La vue est vraiment extraordinaire, surtout la nuit. Mercredi 29 octobre. Très belle journée, temps très doux : pas d’anoraks aujourd’hui. Musée d’Art Moderne : Picasso, Matisse. Superbe. Descente en bus jusqu’à Greenwich Village, Washington square . {Ah ! Ces noms jazzy !} Boutiques, restaus certes… Mais ce n’est pas le Quartier Latin. Que de kilomètres à pieds, pendant ces jours new-yorkais ! L’Amérique ne se mesure pas comme l’Europe, Manhattan pas comme Paris. Certaines rues sont très commerçantes, et agréables pour y flâner, mais c’est surtout l’architecture des différentes époques qui est intéressante. Pas de bâtiments chargés d’histoire comme chez nous, mais beaucoup de variété dans les constructions modernes, beaucoup d’audace. Le verre est de plus en plus utilisé, les résultats sont plus légers que les lourds immeubles de béton. {Etonnant à lire, à une époque où le verre a également envahi toutes nos villes ; en 1975, la Défense n’existe pas encore, non plus que la Pyramide du Louvre}. La première impression de NY est loin d’être bonne : saleté des rues, noirceur des maisons, sordide du métro noir et extrêmement bruyant et couvert de graffitis. {En ces années, le « tag » n’est pas encore à l’honneur en Europe, et nous surprend beaucoup.} Mine peu engageante des nombreux new-yorkais, opposition très sensible entre les nombreuses « origines » qui y cohabitent. Présence de très nombreux policiers, vigiles de sociétés privées dans les banques, les magasins, lieux publics. {Cela aussi nous dépayse beaucoup. Et nous inquiète car on sait bien que ça préfigure l’Europe de demain…} Mais après quelques jours on s’y fait, et on découvre les aspects plus « humains » de la ville. Vendredi 31 octobre. Washington D.C. Gérard Après ces 6 jours à NY qui ne nous ont permis, sans aucun doute, que d’en effleurer la personnalité, on quitte la ville un peu fatigués de l’ambiance lourde de chez Marcel Jacquet : combien de fois n’aura-t-il pas dit que nous sommes si « cute », et que lui aussi était comme ça avant de perdre sa femme. Soyons justes : il a été très accueillant, mais nous fait trop de peine. Son ascension au Waldorf Astoria , depuis les petits boulots dans les années 20 jusqu’à la consécration comme chef d’étage à la fin de sa carrière sont emblématiques du mirage américain. Mais il est vrai que l’histoire de ses photos à côté des chefs d’état et des vedettes descendus au Waldorf finit par nous lasser… Irrévérence de la jeunesse ! Et nous voilà sur les routes : de Times Square le bus nous amène à la capitale en 4 h à travers un paysage splendide par un temps radieux. On court-circuite, Philadelphie et Baltimore pour arriver à la nuit tombante. Les noms nous rappellent nos cours de géographie : la Côte Est, la Mégalopole, l’industrie… Le plus étonnant est que la traversée de cette mégalopole, toute en ronds rouges jointifs sur les cartes, se déroule en fait dans une nature quasi vierge. Pas de villages, de routes multiples, de lignes à haute tension ; de la forêt, de la forêt et encore de la forêt. Et c’est la partie la plus dense des Etats Unis. C’est dire le gigantisme ! A Washington , beau temps hivernal, froid et lumineux. Comme souvent, il n’est pas évident de trouver un restau. On ne doit pas savoir chercher… La visite inévitable de la White House n’est pas d’un grand intérêt sinon sociologique. Des centaines d’américains font sagement et religieusement la queue pour aller se recueillir devant le temple de la plus belle démocratie du Monde. On sent qu’il ne s’agirait pas de faire une plaisanterie déplacée ! {En cet automne 1975 où officie l‘ineffable Gerald Ford , vice président promu à la suite de la démission de Richard Nixon , personne n’imaginerait possibles les ébats de William Clinton et de Melle Lewinsky dans le Bureau Ovale. Pas même nous.} C’est marrant : à part les beaux espaces verts, tout ici est grec. Partout des monuments en faux grec : Mausolées, commémoratifs, colonnes du Capitole, immeuble du FBI, Musées… Il n’y a que le Washington Monument qui soit… égyptien avec son obélisque à ascenseur. On y monte. Le béton est recouverts d’enduit imitant la pierre de taille. Visite du Capitole ; il fait très froid. On se réfugie au Musée des arts. Après que Martine a déclaré qu’il faisait trop beau pour aller au musée… des sciences. On décide de s’acheter à manger au lieu d’ingurgiter un x° hamburger. Mais ça s’avère assez complexe. Là non plus on n’a pas tout compris : dans ce pays, une épicerie ça s’appelle comment ? Ça se trouve où ? Ça vend quoi exactement ? Ça existe, au fond ? On finit tout de même par y parvenir : Yaourts, Œuf dur, pomme… Consultation des time tables de Greyhound : nous partirons dimanche pour Jacksonville. Demain, Martine ne coupe pas au musée des sciences, puis visite de Georgetown . Un must d’après notre bible du Routard. Révision de l’appareil photo, j’ai emmené les outils nécessaires. Comment vivre un an privé de tout bricolage ? Mardi 4 novembre, Du Bary, Floride. Gérard. Il y a 24 heures de bus de Washington à Du Bary. Malheureusement, nous traversons la Caroline et la Géorgie de nuit ; nous dormons peu et nous arrivons crevés. Il fait très chaud déjà, ce qui nous surprend. Nous sommes accueillis par la tante Amélie et son mari Paul. Eux aussi sont très gentils (trop ?) ; ici, les interminables histoires de caniche remplacent celles de l’épouse défunte du cher Marcel. Qui sait ce qui nous attend en Californie sur ce registre ! Aujourd’hui, Paul nous accompagne pour la visite du fameux « Disney world » d’Orlando . {Il faut bien sûr rappeler qu’à cette époque ce genre de parcs d’attraction n’existait pas en Europe… La Foire du Trône était le nec plus ultra de la fête. En tant qu’européen « provincial », on ne pouvait donc couper à une telle visite, emblématique de la culture américaine. Et intransposable, pensions nous, dans nos vieux pays…} C’est plus américain que ce que nous pouvions imaginer. Ce domaine représente un travail et un argent gigantesque, c’est superficiel à souhait et enfantin. Tout ici est fléché ; il suffit d’écouter le magnétophone pour savoir ce qu’il faut regarder. Pour couronner le tout, exacerbé par la date emblématique {le bicentenaire de l’indépendance bat son plein}, l’esprit cocardier est partout, et la bannière étoilée omniprésente (voir les photos). Musique militaire, statues de la liberté, canons de la guerre d’indépendance, Yankee Doodle ou même Dixie à tous les carrefours. Et tout est faux : les châteaux, les rivières, les indiens… même ce qui pourrait être vrai comme les fleurs ou les animaux. On a l’impression qu’ici, tout compte fait, on préfère admirer le faux que prendre le risque du vrai, moins stable, moins aseptique. {Les méthodes de management industriel ne sont pas encore connues en Europe, qui expliqueraient certainement le « rendement » de cette fiction.} Dans ce monde de crocodile en plastique, s’il passait un vrai aigle pygargue dans le ciel, non prévu par l’audio guide, personne ne le verrait ! Bref, une part de l’Amérique telle que je l’imaginais est là. Ceci dit, c’est une vision très intéressante à de nombreux titres. Tu vas dire que j’ai trop d’a priori, mais je te laisse le soin de tempérer mon récit… Vendredi 3-7 novembre, Miami. Martine. Arrivée à Orlando le 3 novembre à 11 h. L’oncle Paul vient nous chercher à la gare de bus. L’accueil est chaleureux, et tous les deux ont l’air très heureux de nous voir. Heureux de leur confort à l’américaine, l’oncle et la tante nous font visiter le propriétaire (une jolie maison), les environs, et nous présentent les quadrupèdes de la famille, plutôt bruyants. 4 novembre, visite de Disney World avec l’oncle. Nous partons avec pas mal de préjugés sur ce type de distraction. On y prend un plaisir évident, tout en pensant que c’est assez débilitant. Aucune initiative personnelle, vision d’un monde imaginaire aseptisé, où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », à part quelques méchants bien signalés. Mais avouons que les reconstitutions sont faites avec un grand soin et une vérité extraordinaire. On a envie d’admirer surtout le travail des artisans. Et puis, ne boudons pas : la « Maison hantée » est sortie d’une imagination fertile assez extraordinaire. 5 novembre . Permission de presque grasse matinée ( la veille, l’oncle nous avait tirés du lit aux aurores), et nous partons en fin de matinée pour Cap Canaveral . Visite en bus, guidée et commentée bien sûr. C’est un peu décevant : on aperçoit de loin quelques bâtiments et hangars à fusées. Le plus intéressant est l’atelier de montage, mais on ne comprend pas grand-chose. Surtout moi qui n’entend rien à l’anglais. Le Musée de l’espace propose beaucoup d’explications techniques… en anglais ! Alors même avec beaucoup de bonne volonté… 6 novembre. (ajouté après Martine) Départ de bonne heure pour « Sea World », le Monde la mer. Belle démonstration de dauphins, animaux d’une intelligence assez extraordinaire, montée sur une trame assez débile sur la grandeur américaine, drapeaux… Un numéro de baleine, d’une agilité extraordinaire pour sa taille. Exhibitions d’otaries, de pingouins, d’éléphants de mer… Nous nous sommes longtemps amusés à regarder les dauphins évoluer dans un grand bassin. {Ça non plus, ça n'a pas encore débarqué en Erope !} Vendredi 7 novembre, Miami, Martine Fin de l’épisode ; l’oncle nous amène jusqu’à l’arrêt de bus d’Orlando, direction Miami . Route droite et monotone, mais la végétation est superbe et ce paysage de marais nous donne l’occasion d’admirer tout un peuple de hérons, aigrettes… Arrivée à Miami vers 16 h. Nous y trouvons un hôtel près de l’arrêt de bus. Pas cher (pas assez ?) 6 $ la nuit, mais vétuste et pas très propre. Nous y découvrirons de nombreux et énormes sous locataires rampant dans tous les sens sur le lino. Nous ignorons encore à quel point ces orthoptères deviendront nos compagnons usuels de voyage… Nous apprendrons bientôt leur nom dans toute les langues. Dimanche 9 novembre, Greyhound, Gérard Dans le bus vers New Orleans . Gérard. Impossible d’écrire dans ce bus, malgré son confort pullman. Mercredi 13 novembre. New Orleans. Gérard. Miami n’a pas été une très bonne étape pour moi. Malade comme un chien le samedi, j’ai fait un voyage en car qui fut un vrai calvaire. La visite de Key West en a été en partie gâchée, quel dommage. Le décor est unique, l’atmosphère peu ordinaire. Sent-on planer l’ombre du Grand Ernest ? Lumière opaque, air sirupeux, orages soudains, violents et fréquents. Et la pluie est chaude. Les jeunes se font arroser avec délices, les vieux noirs regardent de leurs vérandas de bois, allongés dans l’inévitable rocking-chair, la non moins inévitable casquette de base-ball sur le crâne. Du Steinbeck dans la masse. De Miami à Key-West la route est magnifique ; suspendue la plupart du temps, elle ricoche sur les innombrables îlots de cet archipel en arc de cercle, pour aboutir au joyau de Key-West. Au-delà, c’est Cuba… On y voit pêle-mêle grandes sternes, cormorans, hérons, aigrettes, garde-bœufs, pélicans, canards (mais lesquels ? Comme les jumelles me manquent !) Nuit à Miami moins pénible que la précédente. Mon aversion des cafards me pousse à mettre des casseroles sous les pieds du lit. {Naïf, j’ignore encore que ce gentil animal vole aussi bien qu’il rampe !}. Dimanche à 10 heures, départ pour la Nouvelle Orléans. 24 heures de bus ! Nous habituerons nous aux distances de ce pays ? Le bus, chiant, s’arrête partout, et on n’aperçoit pas même la mer. Dès l’arrivée, on sympathise avec un couple de français dont on partage même la chambre. La « route », quoi ! Mais eux sont reposés et leur temps est compté : alors il faut les suivre ! Illico c’est une ballade en bateau à aubes sur le Mississipi , puis une première virée au « vieux carré », et le soir, bien sûr, Jazz au « Preservation Hall ». {Que de clichés !}. Mais là, c’est le vrai coup de foudre : ambiance extraordinaire, musique chaleureuse, rythmée, décontractée… et un air d’authenticité admirable. La magie du « New Orleans » nous saisit. Les types se marrent, jouent par plaisir semble-t-il, et s’il y a parfois une fausse note, jamais le rythme n’est brisé. Nous sommes tous les quatre « pris ». Mardi, visite plus approfondie du « French quarter ». Peu « french », mais bien agréable avec ses rues étroites et paisibles, ses balcons de fer forgé, ses boutiques très « rive gauche ». {Qui sait ce qu’il est advenu de tout ça lors du passage de l’ouragan Katrina ? ». Le Musée du Jazz, en revanche, est un peu décevant. Mais le soir, rebelote avec le « Heritage Hall ». Instrumentistes très virtuoses, en particulier un jeune saxophoniste noir… Mais la chaleur d’hier n’y est pas, le miracle n’est pas sur commande. Un peu déçus, donc, mais pas par la vie du quartier la nuit, avec ses innombrables boîtes d’où s’échappe un jazz parfois frelaté mais bien agréable tout de même. Belles strip-teaseuses aussi… Ce sera sans aucun doute une étape marquante. Puis aujourd’hui mercredi, on se prépare à la longue route des pionniers : New-Orleans - Denver . Trente six heures et deux nuits de car, les Grandes Plaines vidées de leurs Cherokees et Lakotas… Et de nouvelles connaissances à quitter déjà : The road must go on ! Samedi 15 novembre, Denver, Grand Junction. Martine. Le col Berthoud (10 000 pieds ou 3100 m), Loveland ski basin (11 000 pieds). Deux journées de bus assez éprouvantes de New Orléans à Denver. Partis mercredi à 14 h, nous arrivons au pied des Rocheuses vendredi à 6 h. Mais le voyage n’est pas aussi monotone qu’on le craignait. Le sud, en bordure du Golfe du Mexique, offre des paysages inhabituels : des marécages envahis de végétation déjà tropicale, la route est striée de traversées des « Bayous », bâtie sur pilotis sur des dizaines de km (et même de miles) qui donnent une vue plongeante sur le paysage. Puis en remontant vers le nord, au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la mer, le climat devient plus froid et plus sec, déjà continental, tandis que la végétation se fait rare et sèche. {Ce fut là, bien sûr, l’un des intérêts irremplaçables de notre choix de voyage : percevoir toutes les transitions, tenter de saisir la continuité des paysages, des climats, des civilisations ; foin des « parachutages « en avion} L’altitude augmente insensiblement vers le pied des Rocheuses. Arrivés à Denver aux petites heures, on engloutit un copieux petit déjeuner, puis on se met en quête d’une chambre pour se reconstituer un peu ; et si on essayait une de ces fameuses « YMCA » ? Religieuses en principe, mais pas caritatives pour autant : 13 $ la chambre ! Autant dire quasi inabordable pour des routards nécessiteux. Ce n’est que la seconde fois qu’une nuit nous coûte plus de 7 $, tarif courant des motels. Il faut dire que le confort est au rendez-vous : un cabinet de toilette dans la chambre ! Nous en avons perdu l’habitude… Denver nous fait bonne impression : ville vaste, aérée ; ici pas d’horizons bouché par les immeubles géants. Des rues agréables aux magasins coquets. L’air est frais et vif, le soleil est magnifique et le temps clair. Et puis… de superbes échappées sur les Rocheuses , là bas à l’horizon occidental. {Il y a une parenté avec Grenoble dans ce paysage, l’immensité en plus. Et le parfum de conquête de l’Ouest qui plane sur le décor}. Mais ne nous amollissons pas. Samedi, 9 h 45, nous revoici dans un bus (pas un Greyhound cette fois-ci : ceux-ci ne desservent que les grandes villes). Journée magnifique pour cette étape. Ciel « briançonnais ». Et très vite, c’est la montagne, la toute grande, avec des passages à 3500 m. Peu de neige cependant : est-ce la latitude, la sècheresse ? Peu de végétation, aussi : herbe rase et grise, quelques pins, des buissons… De grands espaces entièrement dénudés. Le relief est magnifique : rochers très tourmentés, déchiquetés, aux couleurs ocre et rouille qui rappellent ce que l’on imagine du Colorado . Les canyons encaissés que l’on suit ressemblent aux paysages emblématiques des westerns… Mais les Indiens n‘attaquent plus, semble-t-il. A propos des Indiens, on en voit quelques uns, le long des Rocheuses ; ils n’ont plus de coiffes de plumes, mais leurs traits et leur allure semblent sortis de gravures. L’Amérique en tous cas n’a guère de honte à leur endroit, et exploite leur folklore et leur artisanat avec méthode comme n’importe quel produit commercialisable. {La marchandisation galopante du Monde n’est pas encore envahissante en Europe à cette époque, et ce phénomène nous surprend.} Il y a d’ailleurs de fort belles choses, en particulier des bijoux d’argent décorés de pierres bleues. Mais chères : il faut compter 150 F {30 $ ou 25 €) pour une jolie bague. Nous arrivons à Grand Junction à 17 h, et trouvons une chambre fort correcte 7,50 $. En revanche, il s’avère difficile de trouver un restaurant ouvert. A 18 h les rues se vident, les objets disparaissent des vitrines pour filer dans des coffres… {Là encore, l’atmosphère d’insécurité, de méfiance, de surveillance nous surprend : elle n’est pas encore à l’ordre du jour en France.} Et demain, départ à 7 h pour Salt Lake city. Mardi 21 novembre, San Franciso, Martine. Bientôt 4 jours, déjà, que nous sommes installés à San Francisco après une traversée grandiose de la partie pacifique des Rocheuses. La visite de Salt Lake City n’a duré que quelques heures ; nous avions décidé de reprendre le bus de nuit pour ne pas perdre un temps précieux à la recherche d’un hôtel… Nous avons pu visiter le grand ensemble des Mormons. Mais toute la partie réservée aux pratiquants nous est restée interdite, mécréants que nous sommes. N’est autorisée que la partie publicitaire, spécialement aménagée pour gagner l’âme des touristes aux théories de Joseph Smith . Tableaux et films didactiques s’appuient sur des méthodes rappelant vaguement celles de Disneyland. L’esprit critique que nous croyons avoir a ici tout loisir de s’exercer. La récupération des croyances indiennes et incas pour la démonstration de la venue du « seigneur blanc » est assez stupéfiante. Grande fresque retraçant l’épopée de Joseph Smith à l’aide de mannequins… La visite de la ville, en fin d’après midi, se fait comme d’habitude dans des rues « sans un chat », tous les objets des devantures sont allés se cacher. Dès l’arrivée à SF, vers 16 h le lundi, nous nous mettons à la recherche de la « Tante Léonie » qui habite Alameda de l’autre côté de la Baie. Mais le plan de Sf ne nous est pas encore familier. Lundi 24 novembre, San Francisco, Martine. Nous nous sommes mis assez vite à la recherche d’un moyen de traverser le Pacifique par cargo. Défi qui est bien dans le ton de notre voyage, mais qui se révèle compliqué à mettre en œuvre malgré la souplesse de nos exigences : peu de possibilités, dates incertaines bien sûr, places réservées de longue date… Une belle occasion pour Singapour à 850 $ a capoté : le départ initialement prévu pour le 9 janvier est avancé au 4 décembre… Incompatible avec nos projets. Deux autres pistes : New Orleans-Sulawesi à 600 $, ou SF Djakarta à 950 $. Mais pas de certitude. En tous cas, nous connaissons par cœur les grands armateurs américains et nous avons des contacts partout… En attendant, nous sommes triomphalement reçus par la famille Reynier : gîte et couvert, parfois taxi… Léonie a quitté les Hautes Alpes en 1905 pour ne jamais revenir. Elle a épousé un gapençais ! De Monestier Les Bains , elle a gardé un charmant petit accent de terroir, et en dépit de ses 90 printemps, le français lui revient très bien. Pour les autres, c‘est plus difficile…Nous sommes les premiers français cousins à faire le déplacement en Californie, et tous sont ravis de nous voir, de nous montrer leur Amérique… Le site de SF est vraiment magnifique, grandiose. Et en cet automne 1975, il fait mentir sa réputation brouillardeuse nous y sommes accueillis par une lumière glorieuse et un temps clément. Ça aide à apprécier ! Serait-ce la plus belle ville des Etats Unis que nous ayons vue ? Chacun des célèbres ponts de la Baie offre un spectacle dont on ne se lasse pas. Bay Bridge , qui relie Alameda à la ville, devient notre itinéraire quotidien, avec ses nombreuses piles et son appui sur l’île du Trésor. {Précisons qu’en Europe, à cette époque, la Baie, ses multiples ponts et ses belles perspectives ne sont pas encore devenus les clichés éculés des innombrables feuilletons américains.} Jeudi 27 novembre, San Francisco, Gérard. A San Francisco, une semaine dans la chaleur quasi familiale chez André, et cuisine savoureuse. {André, fils de Léonie, est donc une sorte d’oncle d’Amérique sans les $ ; d’origine portugaise, sa femme Béatrice cuisine à l’européenne. L’immigration du début du siècle, avec ses vicissitudes, ses « réussites » et ses « échecs » est tout entière dans cette famille. Marthe, la sœur de Léonie, a vécu la « ruée vers l‘or » et travaillé au Klondike …} L’ami Bill Brauer nous sera peu utile dans notre recherche de bateau… Mais notre quête ne nous empêche pas de parcourir à l’envi les rues de SF, d’apprécier le charme de la ville et la commodité de ses transports dont les noms font rêver : « Cable-car », « street-car » (le fameux tramway…). On déambule dans California ,, dans Pine, dans Chinatown . Street-car dans Fulton, vers le Pacifique. Ballade à vélo avec Bill dans Golden Gate park. Samedi, on casse la tirelire pour « le meilleur canard laqué de SF (dixit Bill) au « Far East ». Ici, un canard laqué, ça se commande 48 h à l’avance. Grands princes, nous invitons les cousines Anette et Bonnie. Puis André prend des congés et nous ballade autour de la ville. Oakland, Alameda, La Baie. On échange dans un sabir anglo-français, plus ou moins bien transcrit par l’un ou par l’autre. Le soir, on travaille d’arrache pieds à rétablir l’arbre généalogique de la famille… et on trouve presque tout ! On a droit à toutes les curiosités : Coït tower qui porte bien son nom, Lombard street the crookedest street in the world. Le clou étant le match de « foot » inter High schools, animé par les girls dansantes. (Nues ? Demande la tante…), fanfare… {Cet aspect festif du sport Co n’est pas encore parvenu en France, et « Sauvé par le gong » n’a pas encore popularisé les « pom-pom girls ».} Et ce qui devait arriver arrive : c’est un vrai déchirement que de quitter SF. André et sa femme nous accompagnent en ville, où le bus de Flagstaff nous emporte à 8 h du matin. {Nous ne les reverrons jamais...} Et la routine du routard reprend avec une nuit de bus bondé, et la rencontre d’un couple de danois fort sympas. Cap sur l’inévitable « Grand Canyon » où nous attend un fameux blizzard. Et un hôtel à 17 $ peu compatible avec nos finances. Mais très Far-West, et surplombant l’abîme superbe. Une tentative de sortie et nous sommes gelés et trempés en ¼ h. Samedi 29 novembre 1975. Flagstaff. Martine. Arrivée à Flagstaff jeudi 27 novembre à 8 h du matin. Nous ne sommes pas bien frais, après une nouvelle nuit dans le bus ! Comme c’est jour de fête (le fameux Thanksgiving ! {de la main de Gérard), pas moyen de louer une voiture. Nous décidons, avec un couple de danois sympathiques rencontrés pendant une insomnie de bus, de partir de concert en Greyhound jusqu’à Grand Canyon, ouis de louer là bas. Il paraît que c’est possible… Arrivée à Grand Canyon sous une neige de plus en plus drue. Il faut dire que nous avons grimpé jusqu’à environ 2300 m, et il fait de plus en plus frais. Nous nous empressons de trouver une chambre (hors de prix : 17 $ !) comme dans tous les lieux touristiques. Mais les ballades de l’après midi seront brèves : il neige fort, et le vent nous transperce (en dépit des doudounes Cogne que nous traînons encore). {L’ambiance me ramène à mes Alpes, qui commencent, parfois, à me manquer dit Gérard}. Après une « nuit réparatrice » (et longue), nous pouvons enfin mettre le nez dehors. Paysage dégagé et temps clair, malgré un plafond élevé et menaçant. Les nuages sont magnifiques et il y a de superbes échappées de soleil. Nous entreprenons une longue balade au bord du Canyon : paysages grandioses (on le sait, certes, mais le voir est autre chose) et avec la neige; le rouge et l’ocre sont comme pris dans un écrin. Plaisir de prendre moult photos, en caressant l’idée que peu de touristes ont la chance d’admirer le Canyon dans ces circonstances. {Hélas ! Une regrettable manœuvre de pellicule bousille tout, et voilera l’ensemble du travail…} Pieds mouillés et corps gelés, nous restons de longs moments à admirer interdits cette immensité incroyable. Finalement, nous n’aurons pas loué de voiture : 35 cm de neige rendaient la circulation improbable, et quoi de mieux que la marche, ici et dans ce cas ? Nous redescendons à Flagstaff par le bus de l’après midi? 2 h ½ de trajet difficile, beaucoup de voitures en difficulté, plantées dans les remblais. Là, un Motel à 7,50 $ nous attend, chaud et confortable. Puis nous attendons le bus de Phoenix (Ah ! Ces noms !), en retard luis aussi avec ce temps. L’ambiance n’est pas très western, ou alors western froid. Un vrai blizzard souffle sur l’Arizona. Dimanche 30 novembre. El Paso. Martine. Nous avons quitté Flagstaff en début d’après midi le 29 novembre. Beaucoup de neige encore sur la moitié du chemin, puis elle a disparu peu à peu pendant que nous descendions dans les plaines des Apaches. Magnifique coucher de soleil. (Je vous remets du ketchup ?) Nouvelle attente (c’est le métier qui rentre) à Phoenix , d’où la neige a disparu, mais pas le froid. Et re-poirot jusqu’à 11 h du soir, où l’on reprend un bus presque vide. Le « régulier était plein, mais en quelques secondes, un supplémentaire a été mis en place ; l’efficacité de l’Amérique est perceptible à chaque instant, elle nous étonnera toujours. Et cela sans tension… Tout ça nous amène à El Paso à 7 h du matin le 30 novembre, et c’est le départ pour le Mexique. Le Mexique !!! Quel rêve, quelles images, quelle histoire !!! En tous cas, dans ce sens là au moins, et avec un passeport français, la frontière se franchit aisément, pas besoin de se tremper dans le Rio Grande… .../... Etats Unis, suite Deuxième étape US, après le périple en Amérique Centrale Jeudi 22 janvier, San Antonio, Martine Hôtel Continental, 7 $ 50 avec douche individuelle : pas mal. 8 h, nous arrivons à Laredo bien ensommeillés, réveillés par le douanier. Et nous voilà en quête d’un moyen de passer du côté américain : y a-t-il un bus ? Renseignements pris, il nous faudrait attendre plusieurs heures… La nourriture emportée du Mexique achevée (la douane américaine est intraitable sur ce point), c’est à pied que nous traversons, comme dans un vulgaire film sur les chicanos… Là, on retrouve le terminal Greyhound, et on expédie nos sacs à dos à New Orleans. {Sans doute une partie du chargements, je ne sais plus… Quoi qu’il en soit, notre abonnement Greyhound est maintenant périmé, et il faut trouver un moyen de transport.}. Puis la cérémonie de la Poste, où nous envoyons nos précieux paquets de films et des cartes écrites à la va-vite (à nos italiens, et à nos copains de Belize . {Qui étaient-ils donc encore, ceux-là ?}. Puis un café bien mérité (bien qu’américain !). Ça nous arrache une pensée émue pour nos capuccinos délicieux de Mexico ! Et nous nous plantons au bord de la route, pouce levé et arborant un écriteau cocardier supposé faciliter le stop. {L’ère Bush n’était pas passée par là, et le drapeau français était encore un viatique honorable}. Peu de succès le premier ¼ d’heure, puis un couple sympa nous embarque, mais pour quelques kilomètres seulement. Mais là, très vite, un mexicain très gentil venant de Monterrey nous amène à San Antonio où il travaille. Trois heures de route impeccables pendant lesquelles Gérard discute en espagnol avec beaucoup de brio. Le mexicain nous dépose à un hôtel impeccable et pas cher. Toilette de chat, et reconnaissance de la ville très agréable au premier abord, avec ses promenades au bord du canal. Repas frugal et bien américain, puis retour à l’hôtel : la journée a été assez longue… Vendredi 23 janvier, San Antonio, Gérard Premier petit dèj. à l’américaine depuis longtemps au Walgreens , Houston street . On se tape de supers œufs au bacon ; un peu plus cher qu’au Mexique. Après la frugalité du Mexique, et les denrées naturelles, nous sommes saisis par l’abondance des biens dans les boutiques : ça regorge d’une variété invraisemblable d’objets, empilés à la mode US en non soigneusement « présentés » à la façon européenne : montres, diamants, radios, TV portables, calculatrices, appareils photos, jumelles, tous soldés à des prix de plus en plus dingues. Mini computers {Qu’était-ce donc ? Le micro ordinateur attendrait encore plusieurs années avant d’apparaître} à 10 $, jumelles à 1,95$... Je tombe sur une belle montre Seiko d’occasion avec réveil intégré (ça servira !), et je me l’achète illico pour 70 $. {Ce genre de boutiques n’existait pas encore en Europe, et beaucoup de ces objets commençaient à peine à y apparaître, comme les calculatrices, les montres électroniques… Dans mes classes, j’utilisais encore la règle à calculer !}. On sacrifie ensuite à l’inévitable visite du Fort Alamo , retraçant l’histoire de Davy Crockett , héros de mon enfance. Stupéfiant comme l’Amérique sait transformer en une geste de libération héroïque ce qui n’est qu’un épisode impérialiste caractéristique… La propagande cocardière oublie de préciser que les courageux colons s’étaient installés d’autorité en territoire Mexicain sans l’autorisation du gouvernement… Puis on se ballade dans les rues de San Antonio, fort agréables, et on parvient au Palais du gouverneur espagnol où l’on rencontre un américain qui participe à un congrès de matheux (celui là même qu’organise Carlo), Avec qui on passe le reste de l’aprème. Sympa et didactique, il nous fait d’abord un cours sur les cactus, puis une leçon sur les tapis turcs et nous traîne chez un marchand… de tapis. Repas au Walgreens, où je parviens enfin à me faire un de ces fameux « T-bone steaks », rendu célèbres par Morris et Gosciny : vraiment fameux ! Cérémonie de courrier à l’hôtel. Samedi 24 janvier, Austin, Gérard Nous voilà à 10 h du matin à l’entrée de la « Super highway », pouce levé et brandissant notre panneau « French heading to Austin ». anglais superflu, c’est encore un mexicain qui nous prend. En Cadillac. 5 miles plus loin, il nous laisse en pleine cambrousse. Le temps est couvert, il tombe quelques gouttes. Cinq minutes d’attente, et un tout jeune éphèbe nous ramasse à son tour, avec une bagnole pourrie. Peu bavard. Cinq minutes, et il nous largue à son tour, toujours dans la campagne, sous un pont routier. Encore ¼ d’heure, et un autre jeune nous prend à bord de son « pick-up truck ». Il est 1 heure de l’aprème. Très sympa, il balance ses affaires dans la benne pour nous faire de la place, et roulez bolides. On parle de l’Amérique, de politique, de hashich, et il nous amène jusqu’à la porte de Carlo et Adriana. Fermée d’ailleurs. Il est 3 h. On pose nos affaires, puis on visite un peu le campus, sympa mais moins que Berkeley . Au retour, porte toujours close, mais nos affaires ont disparu. On apprendra plus tard que le proprio les a rentrés. Attentionnés, ces ricains ! A la nuit, en désespoir de cause on retourne chercher un hôtel, pas simple. Bredouilles, on revient se faire héberger chez les Franchetti. Bon repas, et on se raconte nos voyages tard dans la nuit. Dimanche 25 janvier, Austin, Gérard Beau temps, ce matin, mais froid. La « Super cutlass » retrouvée, au volant Carlo, nous emmène au sommet d’une colline avoisinante. Magnifique panorama d’Austin et des environs. {Combien de fois, aux US, nous dirons nous que ce pays est fait pour être visité en voiture … ?} Quartier chic, les villas sont peu ostentatoires, mais on les devine opulentes. Ces immenses étendues font rêver, les maisons disposent de beaucoup d’espace et certaines ont leur propre plan d’eau. (Bien évidemment, l’Amérique c’est d’abord l’Espace, et après ça l’Europe entière doit sembler une maison de poupées…) Puis nous partons vers le centre. Visite du Capitole (Austin est la capitale du Texas). La visite est guidée par une texane très sympathique mais totalement incompréhensible. La montée au dôme se fait accompagnés par un « cop » assez aimable mais assez lourdaud, comme dans une série… On s’étonne une fois de plus de l’amour qu’ont les ricains pour tout ce qui est guidé… Le poulaga répète à chaque palier qu’il faut faire attention à la marche, ne pas se pencher, et tous ces touristes bien sages écoutent religieusement, sans l’ombre d’un sourire, et se cramponnent à la rampe. {A l’époque, la manie sécuritaire n’a pas encore gagné la France, et on peut encore grimper dans les clochers des églises sans conseils de prudence…} On rencontre deux françaises qui vivent à Mexico, mère et fille, et on se parle… du Mexique. Un autre français, en voyage d’affaire celui là. Tilt ! On se dit illico : « français = France = paquet à transporter »… Il accepte, et on lui apporte à son « Howard Johnson » un « petit » paquet contenant tous les achats des dernières semaines… Lundi 26 janvier, Houston, Gérard. Coup de téléphone à New Orleans : le navire part toujours lundi. Ou mardi… Adriana nous laisse sur la US 290 ; cette fois la séparation risque d’être pour longtemps. {Nous reverrons Adriana et Carlo quelques années plus tard à Florence, puis reprendrons contact en 2010 lors de la rédaction de ce carnet… Les reverrons nous ?} Et nous voilà le pouce en l’air dans le vent glacial de l’hiver texan. Un type nous fait faire 10 miles, et nous largue « in the middle of nowhere » en plein vent. (Finalement, le stop en Amérique, c’est comme en Europe !) Un second nous avance de 5 miles mais nous laisse au moins dans un bled. Là au moins il y a un Motel. Mais un petit « truck » noir nous porte 2 miles plus loin… Juste comme on philosophe sur le fait que les femmes ne s’arrêtent jamais, une jeune nana au volant d’une bagnole de sport nous donne un flagrant démenti, et nous amène à Houston. Sympa, pas très bavarde, marrante sous ses bigoudis. On voit de tout, dans ce pays ! {Nous garderons un souvenir ineffaçable du premier texan qui nous monta dans son « truck » : froid glacial dehors, à l’intérieur chauffage, radio et café chaud. Un vrai film américain !{les voyages en 2 CV en France, n’offraient pas ce confort !} La fille nous largue à l’entrée de Houston, sur un nœud d’autoroutes, en déclarant : « Le centre, c’est par là ». Au vu de la carte prise à la station service, « par là » ça fait environ 20 bornes… En rôdant près d’un bureau de poste bizarrement planté au milieu de cet entrelacs d’autoroutes, on tombe sur un type qui dit que « oui, il peut nous mener vers le centre », puis apprenant qu’on est Français, corrige : « Oh, alors je vous emmène où vous voulez ! ». {C’était avant la guerre d’Irak !} Il a fait le débarquement en Provence, il aime Paris, et il nous laisse devant le 1849 Colquitt en nous filant son adresse à tout hasard. On lui file aussi la notre des fois qu’il y ait un autre débarquement… Porte close, mais René a laissé son téléphone de boulot. {Apparemment nous avions un point de chute à Houston, sans doute un ami de rencontre oublié depuis…} En l’attendant, on va manger un « Wataburger » qui s’avère immangeable, et qui nous est servi par un type qui a fait ses étude de coiffeur à Lyon… Au retour, René est là, toujours aussi sympa. Aussi sec, on est pris dans le tourbillon de la communauté française de Houston. Ils nous emmènent manger au célèbre « Pizza Hut » {alors totalement inconnu en France}. Puis on file écouter Cat Stevens au « Summit », immense salle de spectacle ultra moderne, pas mal réussie, où pour la modique somme de 7 $ 50 on découvre l’ambiance des spectacles à l’américaine. {Là encore, cela est totalement inconnu en France, où l’on écoute encore religieusement les vedettes à l’Olympia, voire à Bobino. 10 000 spectateurs ou plus, on n’a pas l’habitude !}. Ici, relax, on se lève pour aller s’acheter un Coca, on s’interpelle de loin, on fume (fort peu de tabac) sans la moindre hésitation. {Le « Haquique » est à l’époque difficile à trouver en Europe, et dangereux à fumer en public…} L’odeur du haschich prend à la gorge. A l’entracte, Frisbee à travers l’immense stade, partie très animée. Très applaudis sont ceux qui arrivent à traverser toute la salle ! Cat a deux rappels. Ici, pour le demander, on allume briquet, allumettes, papier, lorsque les lumières s’éteignent. {Pas encore à la mode chez nous.} Ambiance très « San Francisco ». Et là, le gag des Français peu habitués aux grands espaces : personne n’a noté la place de parking (20 000 bagnoles) dans l’immense garage. ¾ d’heure de recherche suffisent : on attend que le parking soit vide ! Au retour, Fabrice et Frédéric, copains de René, nous prêtent un matelas. René est super bien installé pour 100 $ avec les charges : frigo, télé, conditionneur, chauffage au gaz… {Un confort alors inconnu chez nous. Le niveau de vie américain est assez surprenant pour un européen}. Mardi 27 janvier, Houston, Martine Déjeuner copieux. Une des innombrables copines de René arrive, en compagnie d’une charmante américaine : Helen. Helen a une bagnole, et comme elle n’a rien de spécial à faire, elle nous balade. On découvre ainsi le magasin de motos où travaille son mari, puis un grand complexe commercial {ça aussi, c’est inconnu en Europe à cette époque} : fringues, meubles, restaurant, patinoire, tout y est… Le Galeria est snob et assez cher, mais élégant et reposant. Tant q'uon se contente de regarder, ça va ! Promenade dans un parc avec zoo, plein de petits mammifères d’Amérique centrale et du sud. Enfin, retour at home, et tarot chez Fabrice et Frédéric… arrosé de liqueur de framboise et de poire ramenés récemment. Un vrai petit morceau d’Europe ! Je me tiens prudemment à l’écart de ces agapes et commence la lecture du « Taxi mauve » de Michel Déon. J’aime. Mercredi 28 janvier 1976 ; Houston, Martine Le matin, nous partons à l’Université avec Frédéric. Tandis qu’il assiste à ses cours, nous flânons et fouinons dans l’immense complexe de la fac. {Ce type d’université est alors encore une curiosité pour nous. Le mot « Campus » est apparu assez récemment en France. Celui de Grenoble a vu le jour il y a moins de 10 ans.} A la cafétéria, nous retrouvons Frédéric, Fabrice, d’autres français encore. (Incroyable le nombre de français ici !). Nous allons déjeuner de quelques sandwichs et d’un café à un lunch offert par on ne sait quelle église… Il paraît que c’est comme ça tous les mercredis. Dans le campus, il y a une église consacrée… à toutes les religions. {Décidément, ce pays était plein de surprises pour nous !} L’ambiance est décontractée, mais ici, les étudiants sont choisis, les études semblent coûter un minimum de 300 $ par semestre ; les plus réputées jusqu’à 3 ou 4 mille $. De quoi déclencher des émeutes chez nous ! Le frère de Frédéric en profite grâce à une bourse du gouvernement français… {Encore un transfert d’argent public vers le privé, dirait-on aujourd’hui…} Tout est bien équipé et agréable, ici. Il est vrai que l’argent ne semble pas manquer. Les études sont réservées à une élite, ici, plus encore que chez nous. Encore un détail piquant sur les écoles américaines : tous les matins, les élèves commencent par un salut au drapeau, présent dans chaque classe. Ils y sont appelés par un haut parleur, et doivent réciter une formule où ils promettent d’être de bons citoyens. Et on raille la propagande communiste ! {Oui, on est encore en plein dans ce schéma bipolaire…} Puis Fabrice nous emmène au contre ville, ou plutôt ce qui en tient lieu : un ensemble de très hauts buildings abritant hôtels, banques, moult sièges sociaux de sociétés… Mais aussi quelques magasins de fringues, bijoux… Sur les recommandations de Fabrice, nous visitons un hôtel de luxe : le Hyatt Regency : ascenseur extérieur conduisant à un restaurant panoramique tournant d’où l’on peut contempler toute la ville en déjeunant. Inutile de dire qu’on se contente de regarder ! Quelques achats, dont un jean pour moi dont j’ai grand besoin. Gratin dauphinois le soir avec Fabrice, Frédéric et Alain, autre étudiant (fauché mais sympa) en journalisme. Tarot endiablé, puis on sort écouter un groupe folk qui s’avère excellent. Retour à 2 h du matin. Jeudi 29 janvier, Houston, Gérard Re-dejeuner copieux. René est parti faire un tennis. Je téléphone à N.O. et Paul Hallis me promet un départ pour dimanche ou lundi au plus tard. Il me conseille d’arriver dimanche matin : les cargos n’attendent pas… Mais tous calculs faits, le temps de prendre le courrier à N.O., de faire qq achats (la route est longue !), et de prendre les sacs à dos s’ils y sont {Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Avions nous expédié les sacs à dos notre seule richesse ? Oublié…} : nous partirons demain. La journée s’écoule tranquille, on a manqué René à midi et on a tout notre temps pour déambuler par les rues où l’on est enchantés et surpris par la ferveur patriotique : tout est repeint aux couleurs US jusqu’aux bornes d’incendie ! Au repas du soir, potée à la saucisse américaine, tout à fait correcte en dépit des craintes de Martine. René a invité un nommé Robert pour l’inévitable tarot. Arrivent progressivement : Robert et sa femme, Fabrice, Alain, Frédéric. Tarot à , mon préféré. Robert est du genre exubérant fort-en-gueule. Sa femme et lui s’avèrent être dans un état de cuite assez avancé qui progresse encore au cours de la soirée car la potée est bien arrosée de Brouilly. Et, ce qui n’arrange rien, fort agressifs. La soirée tourne court, et vers 11 h Robert qui commence à reposer toutes les deux minutes les mêmes questions se laissera ramener par sa femme. René est outré et un peu vexé de l’incident : « il n’est pas toujours comme ça » dit-il. « J’ai failli lui dire de se taire… ». On le réconforte. C’est vrai que c’est un peu dommage, surtout pour le dernier soir… {A relire ce genre d’incident, je me demande si notre «statut de « routards » ne soulevait pas quelque jalousie chez les sédentaires, et quelque agressivité…} Vendredi 30 janvier, New Orleans, Gérard L’hôtel La Salle, dans Canal street, est fort bien et coûte 12 $ la nuit. Lever 7 h. René nous dit au revoir et nous souhaite bonne chance. Nous n’avons guère envie de partir, une fois de plus, et de quitter ce groupe d’amis de rencontre. Que nous ne reverrons sans doute jamais. Fabrice part aussi au boulot, puis Frédéric nous mène sur la 10 Est avec la WV. Il est 9 h ½. On rédige notre panneau : « French to New Orleans »… La première bagnole qui s’arrête, on ne la voit pas ! C’est un autre automobiliste qui nous la montre ! Martine sur mes genoux (ils sont déjà 4 !), nous faisons 5 M. Pas à l’échelle américaine… Puis s’arrêtent trois mexicains (décidément !), mine patibulaire, et plus grave, bière à la main… Ils roulent « just for the fun of it », très vite, très mal, dans une bagnole pourrie. On s’inquiète. Je me souviens du conseil du mexicain de Laredo : « Si les gens qui s’arrêtent ont de la bière, tu dis que tu attends un copain » ! On en verra d’autres… 10 M et ils nous débarquent enfin. Nous ramasse un type avec une bagnole aussi pourrie, radio amateur, le mec. Au lieu de regarder la route, il n’arrête pas de raconter des banalités à des gens qu’il ne connaît pas et ne rencontrera jamais. Au lieu de nous parler à nous. Mais soyons juste, il essaye aussi de nous trouver quelqu’un pour la suite du chemin. Et il trouve ! Mais le correspondant n’a pas le temps d’arriver que s’arrête un petit « truck » bleu. Un noir très sympa qui a fait toutes les guerres comme mécano, et nous les raconte. Mais qui se désaltère en sifflant à intervalles réguliers une bouteille de vodka planquée sous son fauteuil, et qui finit par être complètement naze. Bien entendu, le fusil réglementaire est accroché en travers de la vitre arrière, à portée de la main... Le noir chante à tue tête et zigzague tant et plus, et se met à foncer à 90 miles à l’heure avec son bahut. Il a beau être sympa, je me prépare à lui couper le contact, mais je parviens à le convaincre de nous poser dans le bas côté sans en arriver à cette extrémité. Sauvé, mais pas fiers ! Un immense bahut s’arrête, rutilant, conduit par le texan typique. 12 vitesses, 50 tonnes de fuel, 5 Miles. On sera au moins monté une fois dans un de ces camions de légende ! Un jeune en WV, 2 M. Un autre radio amateur roulant dans une très belle bagnole. Il me dit qu’il « rencontre des tas de gens » grâce à sa radio. Il vient même d’en doubler un. Sans même le saluer. En fait, cette radio leur sert surtout à démasquer les flics embusqués. {Là aussi, avance prémonitoire de l’Amérique. En ces année de « gendarmes de St Tropez », nous en sommes encore à être surpris par les « vaches au tournant ». Pas de radars, peu de limitation de vitesse quelques limites à 110 sont apparues à partir de 1972), pas de taux d’alcoolémie, pas de ceintures de sécurité, très peu d’autoroutes…} Martine prend le relais. On roule avec lui jusqu’à Grange , 30 M environ. Vingt minutes d’attente s’ensuivent, mais on ne s’ennuie pas à commenter les bagnoles qui passent. Même après deux moins sur le Nouveau Monde, ça nous surprend encore… Un type bâti comme une armoire à glace s’arrête enfin, et ô miracle, nous annonce qu’il va aussi à New Orleans. Lui ne boit pas. ? Mais il fume, et pas du tabac… On l’aide un peu. Il a l’air de bien supporter. Sympa, mais magouilleur en diable si on le croît… Mais peut-être en rajoute-t-il ? Quelques heures agréables en sa compagnie ; il nous paye même un repas dans l’inévitable KFC de la route n° 10. Il nous abandonne en fait à 10 km de N.O., et l’ultime étape s’effectue dans une camionnette, assis au fond de la benne, cheveux au vent, en compagnie d’une joyeuse bande de paumés qui eux aussi fument des choses bizarres… Et nous voilà au centre de la grande ville vers 17 h 30 : 8 h pour faire 600 km en stop… pas mal ! En habitués, nous retrouvons l’hôtel La Salle, déjà essayé à notre dernier passage, avant l’Amérique Centrale. Repas rue Bourbon, et on file au central de bus chercher nos sacs, qui ont la bonne idée d’y être… Nous expédierons aussi quelques cadeaux achetés au Mexique, que nous distribuerons en rentrant… Samedi 31 janvier, New Orleans, Martine Lever pas très tôt. Préparation des paquets pour la Poste. On a vraiment du mal à préparer les emballages, trouver le nécessaire… {Ce départ pour l’Orient via le Pacifique nous semble presque un « voyage sans retour »… En tous cas, l’inconnu total. On expédie nos affaires en France comme on brûle ses vaisseaux…} Pas moyen de se procurer des sacs en papier, du carton… Au pays du gaspillage roi ! On finit par « faire les poubelles » des grands magasins pour récupérer des emballages, des sacs en plastique. On pense les revendre en Orient un jour de déche… Compliqué, les envois : on fait la queue, on essuie des refus pour non conformité des paquets. {A l’époque la manie des normes n’avait pas encore gagné la France !} 5 $ pour un paquet d’un kilo, avec assurance, par bateau. Puis on se rend à la Lykes . Le bateau « partirait » lundi. Mais personne n’a l’air certain de rien. {On n’avait pas tout compris de la logique de chargement d’un cargo « Far-East clipper » : c’est pas un ferry ! Le chargement commande ; le bateau assure une « mission » spécifique, approvisionne un chantier en Indonésie : pas question de partir tant qu’il manque une vis.} L’aprème se passe en ultimes achats {comme si on quittait la civilisation, on se dépêche d’acheter des chaussures, des pantalons, une paire de jumelles… De quoi donc va-t-on manquer ?} Il pleut des cordes et on rentre à l’hôtel trempés. Ce soir, on est de sortie, invités par un américain francophile rencontré au hasard des rues. On y va en bus toujours sous une pluie battante. Le type est un adepte d’une secte orientale (justement !). A ce titre il nous concocte un riz (complet) agrémenté de tomates, poivrons, bananes, raisins et blue cheese, sous l’œil très suspicieux de Gérard qui rêve d’un bon curry réunionnais. C’est mangeable malgré un arrière goût curieux. Notre hôte est instituteur, et je lui apprends quelques chansons enfantines en français, souvenirs de colos… Il faut nous voir (et nous entendre) entonner « Lundi matin… » ! Le copain bouddhiste de notre hôte, trop détaché des contingences matérielles, part seul en bagnole et oublie de nous ramener en ville… Rebus sous la pluie toujours, il est minuit. Dimanche 1° février, N.O., Gérard On passe à la Lykes par acquis de conscience : aucun succès. Le départ sera sans doute lundi. On en profite pour parcourir encore cette ville qu’on commence à bien connaître, lire la presse (rien de bien marquant). Le soir, virée quotidienne au « French quarter » ; je me lèche les babines devant les portes habilement entrouvertes des boîtes de strip-tease, et l’on finit par échouer dans un club de jazz, un de plus (preservation hall), toujours aussi sympa. On retrouve le batteur de novembre, noir, avec sa tête impayable, son air de joie profonde, et son gros nez plat. Puis Emma, aussi, toujours aussi peu « sweet » en dépit de son surnom. Et un banjo génial, pas mal noir, tête impayable lui aussi, dents en dedans. Et un super trompette qui mène l’ensemble sur un rythme fou, embouchant parfois deux instruments… Lundi 2 février, N.O. puis Letitia, à deux mains. Dernière virée à la poste, derniers paquets pour la famille, les parents, les grands-mères… Puis on fonce chez Hallis, qui nous reçoit dans son bureau, nous fait les billets, et nous apprend que nous sommes en fait les seuls passagers. Rendez-vous au bateau à 13 h. On lui suggère que c’est loin et qu’on est chargés. Il feint de ne pas comprendre et nous indique le bus, celui qui suit Tchoupitoulas, et longe Nashville warf. Il est 11 h, on a juste le temps de rentrer au La salle ranger notre paquetage. Un hot dog et on fonce au bus. Ça traîne, j’interviewe un taxi : 2,50 $. Je dis « d’accord, je vais chercher les bagages », il ramasse un autre type et se taille ! Le bus arrive enfin, il est 13 h. Une petite demi-heure et le chauffeur nous largue Nashville avenue. Le temps de contourner la voie ferrée, demander notre chemin, traverser les immenses entrepôts de la Lykes, et voilà Letitia , sagement à quai. Impression forte que ce départ, cette zone portuaire, ces entrepôts, cette ambiance « dockers ». {Nous apprendrons que la Lykes et l’une des très grandes société d’armateurs des US, en quelque sorte l’Onassis du coin…} Hallis est là, il nous amène à notre cabine, grande, claire, très bien équipée et confortable. Et se tire, on ne le reverra pas. Cordial, le mec ! On s’installe, mais le premier contact est rude. A bord, c’est la panique du grand départ, et nous ne pesons pas lourd là dedans ! Tout le monde s’affaire, le steward, les marins, et à chaque question on nous répond : « on vous expliquera demain » ! Le chargement se poursuit, les cales sont loin d’être pleines, et il est de plus en plus clair que le départ n’est pas pour ce soir. On prend le repas du soir excellent, on fait la connaissance de Jim, serveur noir du mess (des officiers bien entendu !). Et on repart en ville. Drôle d’effet, alors qu’on pensait l’avoir quittée pour le Grand Départ ! Au Preservation Hall, qui devient notre annexe, le même banjo avec une autre équipe : bon trompette qui fait son cirque en étouffant avec son chapeau doré, gros batteur qui fait le zouave en prenant l’air inspiré. On aime. On rencontre deux jeunes français très sympas, Bernard et Marie, qui ont « fait » les USA et le Mexique pour 1000 $ à deux, en stop, et qui couchent ici sur une terrasse pour 1,50 $ la nuit. Battus ! Puis Monique, hôtesse de l’air tahitienne aux yeux bleus, jolie mais l’air de ne pas avoir inventé l’eau tiède. Elle nous paye un pot en sortant. Nous rentrons au port en taxi pour 3,80$, et je culpabilise en pensant aux deux jeunes qui ne peuvent pas se payer l’hôtel… La Letitia est fidèle au poste, et ça travaille d’arrache pied pour achever le chargement. La suite dans le récit de la traversée à bord de Letitia...
Tout notre voyageNotes Les récits proposés ici sont les transcriptions exactes mais non intégrales de nos notes de voyage. Inutile de dire l'émotion (heureuse) ressentie à la relecture de ces carnets amoureusement gardés de déménagement en déménagement... Quelques considérations on été ajoutées lors de la construction du site, 35 ans plus tard. Elles sont entre crochets {}. Nous avons maintenu l'écriture à deux mains, car les styles et les réflexions diffèrent parfois.