Les images L'itinéraire Le contexte politiqueLa route de l'Afghanistan Et c'est déjà la longue route du retour : passé la frontière de l'Inde , la proximité de l'occident devient plus tangible. Nous sommes encore loin, mais chaque tour de roue nous rapproche désormais. Jeudi 24 juin 1976, Lahore, Gérard Hôtel Suhaïl, 10 rps pour deux, assez minable, chambre microscopique. On ne saura jamais quelle était l'heure d'arrivée prévue, mais ce n'est qu'à 8h30 qu'on débarque à Amristar et qu'on s'envoie un breakfast bien mérité en compagnie de nos deux copains d'infortune. Puis c'est le tricycle épique, où le sitar trouve péniblement sa place (mais dans un taxi parisien il ne l'aurait pas trouvée du tout !), la sempiternelle bagarre à la station routière où l'on se rue dans un bus, où je monte moi même les bagages sur le toit, où il s'avère que ce n'est pas le bon bus, et où il faut tout recommencer au prix d'une bonne suée. Une petite heure de route, et c'est déjà la frontière du Pakistan . Pour cause de conflit (à peine) larvé, il y a là un « no man's land » de 1 km que nous devons franchir à pieds, sac au dos, et sitar au bout du bras... C'est joliment entrecoupé de 3 ou 4 check points, avec plein de militaires plus ou moins civils qui demandent chacun à leur tour les passeports, apparemment plus par curiosité que par zèle, pour finir par une douane sans rigueur aucune. Les administrations sont bizarres. Il faut dire que dans la circonstance, notre cas de touriste en errance ne les intéresse pas outre mesure. Et voici le monde musulman, ce qui nous rapproche encore de notre « occident », et dans notre cas, de notre récente expérience algérienne . Point positif : de délicieux jus de mangue en bouteille... La redoutable épreuve se termine par un parcours en minibus qui nous emmène dans la patrie d'Iqbal. Midi : la bonne heure pour s'occuper du train suivant, foncer au bureau des « students concessions », revenir, apprendre que les réservations c'est ailleurs, prendre un taxi, découvrir qu'il ne reste plus qu'UNE couchette (on se réjouissait à l'idée de se payer une couchette 1° classe!), retourner pour trouver Martine assise sur le banc « Ladies » (Islam oblige), et suivre à l'hôtel Suhail le casse-... qui nous le recommandait depuis deux heures. C'est pas brillant. Escalier miteux, douche deux étages plus haut, chambre torride. On casse cependant la graine. Le soir, c'est la découverte de Lahore ; désagréable, tendue, avec tous ces hommes qui jettent des regards obliques à Martine et éventuellement s'arrangent pour la frôler, on se cherche un restau digne de ce nom. On fait connaissance dans la rue d'une française, une noire fort sympa, et en sa compagnie on dirige nos pas vers le restau chic de l'hôtel Asia. Steak en sauce qui me paraît superbe. Elle nous raconte ses ennuis : son copain avec qui elle voyageait vient de disparaître... C'est sans doute lui qu'on retrouve à l'hôtel en rentrant, mais il prétend que non... On renonce à comprendre. Les routards aussi sont parfois bizarres. Vendredi 25 juin, Peshawar, Gérard Hôtel Royal, 20 rps, très bien. Le c... d'hôtelier nous réveille à 5 h 30 au lieu de 6 h 30 (heure d'été?), on arrive donc à la station dans les premiers, vers 6 h. Il faut voir l'équipage (au fait, a-t-on pensé à prendre des photos?) avec le micro-taxi empli de sacs, le sitar sur le toit... A peine le temps de siroter un thé, et le car décolle. Ni à 6 h, ni à 7 h comme prévu, mais à 6 h 30. (D'où peut être la prudence de l'hôtelier), alors que l'engin n'est même pas plein ! Le ton est immédiatement donné : le chauffeur fonce comme un veau. Passés les faubourgs de la ville, on ne s'arrêtera qu'une fois ou deux pour boire un coup. On n'est pas trop rassurés dans ce charroi branlant qui roule à tombeaux ouverts. Chemin faisant, le décor se modifie : la sécheresse, apparue depuis hier, s'accentue, et certains paysages sont carrément désertiques. Parfois, un petit barrage ou un réservoir s'entourent d'une petite oasis, mais rien de vaste. Le relief change lui aussi, et la plaine lassante fait place à de puissantes collines arides et érodées qui rappellent certains lieux de la Provence ou plutôt du Maghreb. {C'est précisément pour saisir cette continuité du Monde que nous avions décidé de faire l'essentiel du voyage sur la terre...} {Les paysages de cette région de l’indu Kouch , aujourd'hui rendus célèbres par l'histoire agitée de l'Afghanistan nous avaient alors surpris car ils étaient alors peu connus.} On traverse une zone où l'érosion a creusé de petits et nombreux canyons dans la roche tendre ; un dédale de torrents asséchés et de cheminées de fées à petite échelle. L'air brûlant devient totalement sec, et l'on boit sans répit. Puis c'est Peshawar . Un décor désertique de collines élevées, totalement nues, poussière de sable au sol, air parfaitement transparent et lumineux. A la station, on apprend que le bus pakistanais de demain pour Kabul est plein, et on s'installe donc à l'hôtel, résignés à passer la nuit ici. Le Royal est d'ailleurs très bien, la chambre est spacieuse et claire. Je fonce illico à la station réserver sur le bus afghan. Ils sont réputés moins « confortables », mais tant pis. L'après midi, nous déambulons à la recherche d'un restau correct que nous ne trouvons pas, mais nous découvrons une jolie ville très colorées, vivante, où les artisans nombreux sont groupés par rue comme souvent ici : orfèvres, cordonniers... banques même ! Finalement nous cassons une croûte dans un boui-boui où on nous sert une viande improbable accompagné d'un immanquable curry. Et ce fameux pain strié. On y discute (un peu) avec un suisse et un français déjà déguisés en sadous de pacotille (les autochtones doivent se marrer doucement), qui prennent l'air de nous prendre pour des demeurés quand Martine leur révèle qu'on a cherché des journaux européens. Eux ont sans doute rayé l'Europe (et le comptes numérotés) de leur mémoire... Pour un temps... On traîne longuement dans les rues égayées de ces jolies mosquées à clochetons. Repas original à l'hôtel : riz au carry de mouton.. . Samedi 26 juin 1976, Kabul, Martine {Recopier les tarifs de la page précédente.} Hôtel New Bandi-Amir, 40 Afgh, bien. On se lève vers 6 h1/2, petit déjeuner copieux dans la chambre, puis calèche jusqu'au bus afghan. On case tant bien que mal notre fourbi sur le toit, et Gérard surveille jalousement l'entassement des bagages et l'assujettissement de la bâche sensée protéger de la poussière... et de la pluie ? On s'entasse plutôt mal sur une banquette à trois ; notre compagnon de voyage est une véritable baraque, et comme il est sur l'emplacement de la roue, il a réellement les genoux dans le menton, ce qui le fera râler et gigoter tout au long du voyage. La route s'élève graduellement dans un paysage désertique et grandiose. En dépit de l'altitude, l'air est toujours aussi chaud et de plus en plus sec. On parvient assez rapidement à la frontière, mais là, on va poireauter trois heures, entre douanes afghanes et pakistanaise, contrôles de police... Nous avons le grand plaisir de retrouver ce cher Guy, qui était à Peshawar la veille, mais que nous n'avons pas croisé. {Aléas incompréhensibles, n'est-ce pas, à l'heure du téléphone portable ; nous n'avions AUCUN moyen de retrouver quelqu'un lorsque nous nous quittions...} Mais il nous abandonne déjà pour attraper le bus pour la ville voisine alors que nous avons le nôtre. L'inspection des bagages du toit est particulièrement gratinée : il faut débâcher, tout descendre, ouvrir, contrôler, refermer et tout remettre en place. Nous repartons enfin, et le paysage est toujours aussi chouette, avec en fond d'écran, courant du nord au sud, une série de montagnes de plus en plus élevées dont les plus lointaines sont déjà (ou encore vu la saison) recouvertes de neige. Déjeuner appétissant de brochettes de mouton sur galette afghane, et on repart. Là, le paysage devient dément : montagnes arides aux courbes douces, avec la rivière Kabul coulant tantôt au fond d'une vallée verdoyante, tantôt au travers de gorges encaissées en un long ruban turquoise. Nous buvons sans cesse, tant l'air est desséché. Puis vers 16 h 30, c'est l'arrivée à Kabul , sur la place centrale. Aussitôt une nuée de coursiers tentent de nous traîner vers « leur » hôtel. Nous en choisissons un qui en une petite demi-heure (!) nous conduit à un hôtel assez sympa, tranquille et bon marché (le bon choix, au pif). Là (est-ce une chance ou pas?) nous retrouvons pas mal de concitoyens ; il est vrai que l’Afghanistan est devenu l'une des destinations fétiches de français depuis les récits de Kessel en 1968. Il y en a deux couples fort sympathiques. On retrouve Guy pour manger à la « Little Lanterne », ordinaire et assez cher. Ce n'est pas ce soir que nous verrons les nuits de Kabul. Dimanche 27 juin 1976, Kabul, Martine. Lever tardif, déjeuner de croissants et thé dans le jardin de l'hôtel avec Guy et les français de l'hôtel. Banque (on sait jamais!), puis balade dans le centre de Kabul et les rues commerçantes de la « ville afghane », car le quartier neuf où les étrangers sont parqués ne regroupe que les commerces pour touristes. C'est fort intéressant. Curieusement, la ville ressemble aux villes sahariennes : l'atmosphère voilée de sable fin et desséchante nous les rappelle sans cesse. Les maisons de terre escaladant les premières pentes, les montagnes arides et neigeuses à l'horizon fond un décor grandiose à cette ville plutôt terne. Les Afghans sont accueillants et l'ambiance générale semble plutôt décontractée, « cool » comme on commence à dire. {Ce qui, rétrospectivement semble assez surprenant, compte tenu des convulsions que le pays vient de traverser. Sans parler de celles qu'il se prépare à affronter pour des décennies, et dont les prémisses sont pour nous impalpables...} Repas au steak-house : de très honnêtes spaghettis à la tomate : nous sommes bien sur la piste des routards ! Lundi 28 juin 76, Kabul, Martine Lever toujours tardif, et discussion prolongée avec un français poète (selon lui), professant un individualisme forcené. Il est tout de même assez sympa et touchant, et nous fait lire ses écrits nés sous l'emprise de la drogue (c'est pas de jeu), et ils sont ma foi pas mal du tout. Tout ça dans l'intention de nous démontrer que la drogue peut décupler certaines possibilités cachées des individus... (pas révolutionnaire, comme idée!). Nous restons dubitatifs, car les exemples que l'on a eu ont plutôt montré des épaves traînant lamentablement, privés de raison, de discernement, d'énergie, de la prudence la plus élémentaire, et du simple bon sens. Il doit falloir un contexte favorable... ? Décision grave au sujet de l'itinéraire de retour : comme nous dénichons deux places dans un bus direct pour Téhéran vendredi prochain, nous sommes tentés de sauter l'étape Isfahan et de monter passer trois jours à Bamiyan à l'ombre des Bouddhas géants. Hé oui, déjà le temps nous est compté, déjà le voyage n'est plus une plaine infinie, les deniers s'épuisent, le corps aussi... {Décision dont nous ne mesurons pas alors les implications définitives : les Bouddhas disparaîtront dans un avenir proche, et l'Iran deviendra fort difficile d'accès pour longtemps. De fait, nous n'irons peut-être jamais à Isfahan...} Guy partira avec nous, mais pour l'heure, abattu par son traitement anti-amibes, il part se reposer. En fin d'après midi, raid photo dans le centre de la ville. Gérard tente de squinter les femmes afghanes voilées et les fidèles en prière. {La phobie islamiste (ni l'extrémisme terroriste d'ailleurs) n'existant pas encore, les burkhas semblaient alors de jolis vêtements rétrogrades que nous n'avions pas à juger plutôt que l'incarnation de l'horreur.} Gérard peste tant et plus car il est impossible de réussir une photo naturelle prise sur le vif : toute activité s'interrompt et tous les regards se fixent sur nous dès que nous approchons. {Il faut noter que le « regard du photographe » a lui même changé : il était alors de mise de « saisir la vie sur le vif » plutôt que de plonger son téléobjectif dans les yeux des sujets, comme ça semble aujourd'hui indispensable. } Tomates farcies au « Steak-house » le soir, suivies au retour d'une longue discussion avec Monique et François en compagnie du manager qui fait généreusement circuler joint sur joint. Puis thé du soir avec un autre couple de français qui partent pour un long périple d'une année au moins... Nostalgie qui nous ramène au Havre il y a presque un an... pour nous l'aventure touche bientôt à sa fin. Mardi 29 juin 1976, Bamiyan, Martine Hôtel Marco Polo, 15 afgh. Par personne, sommaire Encore un lever matinal pour faire les bagages. Nous devrions pourtant en avoir pris l'habitude, mais c'est toujours une longue opération. On retrouve Guy vers 6 h 45 à l'hôtel Korazan où doit venir nous cueillir le bus. ½ heure d'attente sans parvenir à se faire servir le plus petit café dans le vaste restaurant qui jouxte l'hôtel. Guy rouspète et déclare qu'il y a de quoi le mettre de mauvais poil pour toute la journée... Joyeuse perspective ! Enfin arrive le minibus, déjà chargé de 5 bons vieux touristes... quelques arrêts inexpliqués dans la ville, puis vers 8 h c'est enfin le départ. Que de temps morts. Le chemin s'annonce long : on nous a annoncé 7 heures. Ça commence par 1 h ½ de route goudronnée dans un paysage assez monotone, puis on attaque une piste poussiéreuse dans un paysage de plus en plus montagneux et tourmenté. Plusieurs arrêts « gastronomiques » ponctuent une (très) longue piste où l'on subit un interminable vibromassage et où l'on insuffle un air saturé de poussière qui dessèche terriblement, craquelle les lèvres et irrite la gorge. Mais pour ce prix, le paysage devient superbe : la route serpente au bord de la rivière dans un fond de vallée verdoyant, semé de trembles et de peupliers plantés serrés qui séparent des cultures de céréales qui semblent opulentes dans ce décor. Dès que l'irrigation est impossible (en dessus des canaux obstinément tracés en entretenus), l'aridité s'impose. Le contraste entre ces deux espaces est saisissant ! Les montagnes profondément rayées par le ruissellement sont jaunes et ocres, le ciel devient d'un bleu... briançonnais. Progressivement surgissent de l'horizon de hauts sommets enneigés qui ajoutent encore à la grandeur. Les maisons ressemblent curieusement à des forteresses ceintes de hautes et robustes murailles de terre, percées d'une porte qui donne accès aux habitations apparemment sommaires qui s'y cachent. Parfois même une tour crénelée renforce un angle de la défense et accroît l'illusion. {Bien naïfs, nous pensions dépassée l'heure des seigneurs guerriers et la période agitée de l'Afghanistan... la suite des événements montra bien la raison de cet habitat singulier.} a l 'approche de Bamiyan , la vallée se resserre et se borde de falaises d'un grès rouge somptueux. Puis nous apercevons les multiples grottes creusées dans la paroi, et les immenses Bouddhas surveillant l'ensemble d'un air impassible {la suite aussi montrera qu'ils avaient tort d'être si impassibles...} du fond de leur cavité. Nous nous installons à l'hôtel, sur des matelas posés directement sur des tapis (de manière très orientale), et après un rapide repas, une bonne petite douche (chaude!) et une jolie sieste, nous voilà d'attaque pour une première visite de la ville et de ses environs. Ce sera tout de même rapide, car la dite ville se résume surtout à une série d'hôtels aménagés le long de la route principale. Tout est prévu pour le badaud, même les prix qui sont sensiblement plus élevés qu'à Kabul. Le soir, la musique afghane {le mollah Omar n'est pas encore né;-) }, la musique afghane accompagne le repas pris en tailleur sur de confortables tapis. Tout autour, de nombreux afghans sirotent leur thé en discutant calmement. Plus tard, ils insistent lourdement pour que nous nous mettions à danser sur les tapis, mais nous n'avons aucune envie de cette exhibition, moi en particulier, devant ce parterre d'hommes. La musique se poursuivra tard dans la nuit, et lorsque nous irons enfin au lit (façon de parler), il faudra l'aide des boules de cire pour s'abstraire de son rythme puissant et martelé. Mercredi 30 juin 1976, Bamiyan, Gérard Journée prévue pour l'expédition à Band-i-amir. Mais à 5 h 30, quand Guy me réveille tendrement en m'expédiant tendrement une godasse à travers la figure, je suis déjà réveillé depuis une heure, et j'ai mal partout. Je renonce à contre-coeur à me taper 5 heures de route défoncée. La journée sera donc consacrée à la visite approfondie de Bamiyan et de ses environs, à la photo si possible. Donc déjeuner pain et miel, puis on attaque les grands Bouddhas avant la chaleur. Ils sont immenses (53 mètres pour le plus grand), taillés dans de la courge, une sorte de poudingue de pierraille et de terre rouge. Les camarades étaient vêtus d'une toge de stuc fixée à des chevilles enfoncées dans leurs corps ; il en reste des morceaux. Ils avaient le visage doré et le corps bleu ; ils devaient flasher ! Le plus grand est maintenant ruiniforme, la face aplatie, les mains arrachées, mais demeure fort impressionnant. Nous visitons les grottes qui criblent la falaise, sculptées et décorées ou grossières et nues suivant la fonction qu'elles avaient. {Rétrospectivement, c'est assez émouvant, comment alors imaginer que l'aveuglement conduira à détruire ces vestiges historiques quelques 30 ans plus tard ? La bêtise humaine n'a pas de limites... et nous n'avons pas de leçons à donner à quiconque en la matière!} Puis on grimpe la colline et on visite au passage la galerie vertigineuse qui fait le tour de la tête de Bouddha et permet même de monter dessus. Du sommet, la vue est magnifique sur les vallées fertiles, les cultures, les collines arides, et tout au fond les sommets lointains, enneigés, grandioses. On discute sur la possibilité des gravir, sur leurs altitudes, leur position... réflexe alpin. Puis on descend manger à « l’Istanbul », et je vais me reposer. Le patron fait la gueule parce qu'on n'a pas mangé chez lui. Là dessus arrivent Monique et François qui partageront notre piaule à 60 Afgh. Martine et eux deux partent à l'assaut de l' « hôtel des yourtes », puis rejoignent Guy sur la colline aux Bouddhas pour faire des photos. Le soir, rebelote à l’Istanbul où l'on a de la peine à se faire comprendre... en tous cas, on nous sert invariablement les mêmes choses ! Toujours aussi crevé, je vais dormir tandis que les autres vont se gaver de musique afghane. Jeudi 1° juillet 1976, Kabul, Gérard. Nous attaquons juillet de bonne heure. Ce sera sans doute le dernier mois de notre épopée. Tandis qu'à bord d'un camion chamarré Guy lève l'ancre pour Band-i-amir , on découvre que le minibus pour Kabul est plein, et qu'il faut maintenant payer 150 Afgh. Pour partir en taxi, bien contents de ne pas rester sur le carreau. Et c'est à nouveau l'incomparable paysage, les fermes fortifiées, les cités rouges, les cultures qui me rappellent celles de Hautes Alpes, irriguées de canaux à flanc de montagne. Puis aussi les amples chaînes caillouteuses, les rangées de trembles et de frênes, les sentiers que l'on voudrait parcourir. Mais aussi la poussière, l'inconfort, les sièges étroits, les passagers qui vomissent, écœurés de virages... les repas et les pauses café se prennent aux mêmes relais qu'à l'aller, puis on rejoint la plaine. À 14 h 30 nous voilà de retour à Kabul où le taxi nous abandonne on ne sait où. Nous finissons par retrouver notre hôtel, toujours aussi miteux, encombré de son armée de types désœuvrés. Je ne récupérerai mon sac qu'à 10 h du soir, et il n'y aura pas moyen de prendre une douche... après un bref repos, nous voilà à courir les souks et les magasins ; mais ce n'est guère concluant : pas de jolies découvertes artisanales, rien que des objets ordinaires ou des colifichets pour touristes. Je fais tout de même l'emplette d'une jolie toque en renard pour la modique somme de 300 Afgh. Après une virée en ville où l'on déguste des brochettes un peu résistantes, retour à l'hôtel où il faut se battre pour accéder aux toilettes communes, et où Martine manque avaler un cafard un peu effronté. Vendredi 2 juillet, Kaboul-Hérat, Gérard Grande déception pour Martine : la plupart des magasins (bêtement on n'y avait pas même pensé) sont fermés vendredi... entre autres les belles échoppes de fourrures sur lesquelles on comptait. On a beau écumer Kabul dans tous les sens, on ne trouve ouverts que des magasins de bimbeloterie sans intérêt. Martine débusque tout de même deux belles bagues de pierre. A midi, on avale des tomates farcies au « New steak house », mais notre estomac est récalcitrant. {après ces dix mois de voyage, la lassitude exotique se fait sentir, et l'on se prend à rêver de pommes de terre en robe des champs, de saucisse de Morteau et autres ; les cuisines locales ne passent plus. C'est comme si le besoin de retrouver les habitudes bien ancrées et sécurisantes remontait à la surface...}. Puis c'est à nouveau la cérémonie des bagages (qui s'accélère en ce début juillet), et à 2 h de l'aprème nous voilà à l'arrêt de bus. Qui part bien entendu avec une heure de retard, rempli à raz-bord de touristes (c'est la seule route, assez en vogue), et ma foi assez confortable. Il apparaît vite que les chauffeurs, des petits nouveaux, ne connaissent pas la route, et hésitent à chaque carrefour, à chaque embranchement... Le paysage du soleil couchant est superbe, flamboyant, lumineux et pur. A chaque banquette du car, on se hâte de brûler les réserves de haschich. La nuit sera pénible, car les sièges, bien qu'assez bons, sont vraiment étriqués. Le car fait un arrêt technique à Kandahar (dont le nom me rappelle bien sûr les grandes heures du ski alpin...), et là, contre toute attente, les magasins sont tous ouverts pour nous accueillir bien qu'il soit 11 h du soir ! Samedi 3 juillet, Hérat Méched, Gérard Vers 6 h, c'est l'arrivée à Hérat . 14 h de route pour 1000 km. On descend à l'hôtel Mustapha (lequel ?), où l'accueil est long à démarrer. On utilise les toilettes, la douche, puis on déjeune. Le patron emballe vite fait la française qui était derrière nous dans le car. Puis on repart. 9 h : poste frontière afghan. C'est longuet mais calme ; les bagages ne quittent pas le toit du car. On croise des tas de gens en route vers l'est. Ça dure deux heures. Puis c'est le poste iranien tant redouté. {Cela paraît invraisemblable, mais notre voyage remonte aux temps préhistoriques où Mohammed shah Reza , dernier régnant de la dynastie Pahlevi , dirige encore l'Iran d'une poigne de fer. Secondé par une police secrète redoutée, et appuyé par la CIA. Car pour les États Unis, l'Iran est la pièce maîtresse géopolitique de la région et aucun occidental n'imagine la possibilité de l'effondrement de ce régime, dont on vante les avancées technologiques, le modernisme, l'ouverture, la « démocratisation ». Et pas un occidental ne devine ce qui bout dans la marmite de cette nation dont l'histoire n'a pas attendu le surgissement de l'Occident. Quoi qu'il en soit, la police iranienne est redoutée de tous les routards pour son obstination à traquer les trafiquants de drogue de tous calibres et à les punir sévèrement. Aussi les touristes de la ligne Kabul-Méched se dépêchent-ils de brûler leurs dernières cartouches afghanes pour éviter les prisons du Shah. L'habitacle ressemble à une fumerie.} Le décor change brusquement : immeuble moderne, climatisé, douaniers en costume impeccable, imprimés touristiques luxueux... Tandis que se déroulent les formalités, nous admirons le petit musée du trafic douanier. Grâce à notre « bonne tête » (ou à d'autres infos?), le douanier ne daigne pas ouvrir fût-ce un sac à main. Serait-ce déjà fini ? Non, car les idiots de chauffeurs ne sont pas vaccinés contre le choléra ! Palabres, il est question de rester en quarantaine 48 h. Puis, comme toujours sous ces longitudes, ça s'arrange ; il faudra consulter un toubib au bled suivant... encore ¾ h de discussion, et on menace maintenant de les mettre en taule. On va tous à l'hosto, et finalement on les pique. A 6 h du soir, nous voilà enfin à Méched , une des cités sacrées de l'Islam shi'ite. Immense ville belles bagnoles, mais ça sent le pauvreté et les prix semblent exorbitants (par rapport à l'Afghanistan). Kilo de cerises à 500 balles {quelles balles ?}, bananes itou. Les gens semblent moins hostiles que nous le craignions d'après les récits. Puis nous repartons vers la capitale. La nuit sera plus agréable : nous découvrons que les sièges du Mercédès 302 s'écartent ; Martine dort par terre. Dimanche 4 juillet, Téhéran, locaux de la Sogréah, Gérard
Tout notre voyageNotes Les récits proposés ici sont les transcriptions exactes mais non intégrales de nos notes de voyage. Inutile de dire l'émotion (heureuse) ressentie à la relecture de ces carnets amoureusement gardés de déménagement en déménagement... Quelques considérations on été ajoutées lors de la construction du site, 35 ans plus tard. Elles sont entre crochets {}. Nous avons maintenu l'écriture à deux mains, car les styles et les réflexions diffèrent parfois.