Les images L'itinéraire Le contexte politiqueL’Indonésie : Sumatra Les coûts en Indonésie En 1976, 1 US $ vaut 415 roupies indonésiennes, ce qui met la roupie à 1,1 de nos centimes (en €, cela ferait 0,2 c ; mais ça n’a guère de signification à cette distance.) Quoi qu’il en soit, une nuit d’hôtel nous coûte généralement l’équivalent de 1 à 2 $, soit moins de 10 F, soit environ 1 €. Mais nos salaires sont alors de 250 €… Détroit de la Sonde, KM Batang-Hari, Sumatra Samedi avril 1976, Batang-Hari, Gérard Bemo jusqu’à la station de bus, bus jusqu’au port où on se fait entuber par le contrôleur qui nous fait payer 100 rp le billet de 30 rp devant tout le monde. On gueule, et on finit par se faire rembourser. {Etonnant, avec le recul, comme la voyage est marqué de « petites choses »…} Tanjung priok à 10 h. Mais le navire n’est pas à quai, il ne partira finalement que demain. On se tâte un moment, puis on décide de rester sur place ; du coup l’après midi se passe à poireauter. Je vais faire des courses avec un ricain de L. A. à Priok , très désagréable, où on se fait héler à 100 m pour acheter des bananes à 50 rp et des pommes de terre à 150 ! Quand nous rentrons, vers 18 h, coucher de soleil somptueux, équatorial. Le bateau est là, et on monte sur le pont, qui grouille d’énormes cafards (10 cm au garrot). On s’installe pour la nuit entre un couple d’américains et un néo-zélandais francophone (pas le modèle le plus courant) très sympa. Puis on va casser la croûte à terre, où on tombe sur une indonésienne charmante, qui elle aussi parle français. Le soir, on s’endort difficilement dans la joyeuse animation qui règne sur les planches. Dimanche 4 avril, Batang-Hari, Gérard De nouveau, on se prépare à une longue attente, car on est réveillés de bonne heure. On va faire une petite toilette de chat dans le hall d’accueil du port, puis on prend un thé au bistrot (les toilettes du bateau ne sont guère tentantes, et pas de bar…). Le navire commence à se remplir sérieusement, et notre lit improvisé est rapidement investi. Ça commence à être vraiment dégueulasse, les gens jetant tout sur le pont, et aucun personnel ne nettoyant… On commence à comprendre la densité inédite de cafards. Puis les marins bâchent complètement le pont, et la chaleur devient intenable. Ils se mettent ensuite en devoir de faire la cuisine sur le coin de notre lit (en fait un capot de la cale). Entre les relents de chiottes et le parfum écoeurant du « campur », c’en est trop, et on déménage vers l’arrière, où plusieurs « routards » sont déjà installés. Midi passe, on ne part pas : le capitaine n’est pas arrivé. L’air du port est lourd et immobile. A midi, on emprunte une assiette (surprenant de voyager quand on ne connaît pas les règles ! Ici, apparemment, on apporte ses couverts.) et on file à la cuisine recevoir notre ration de « nasi putih » agrémenté de trois haricots et d’un bout de viande dure. L’après midi s’avance… Vers 15 h, enfin, une trompe poussive retentit, et on lève enfin l’ancre ; et tout de suite ça va mieux. On se met à investiguer le bateau, et on découvre des coursives miteuses, des toilettes ravagées, grouillantes de bestioles diverses, sans eau courante, mis à part les 5 cm qui croupissent sur le sol. Seul le bar (il y en a un !) est acceptable ; on y commande un thé. Le soir, nasi putih (non ?!) au poisson servi sur un bout de sac en plastique (on ne trouve que ça). Le navire longe de nombreuses petites îles plates bordées de cocotiers. Un film américain. Le Krakatoa , ce sera de nuit, bien entendu ! On s’installe sur le pont supérieur arrière, plus propre, où l’on s’endort comme des bienheureux après un coucher de soleil magnifique de plus dans notre musette de voyageurs. Pas blasés, les indonésiens montent à la proue l’admirer en chantant des mélopées qui évoquent Tahiti et les îles pacifiques, tout en se bousculant autour des jeunes gens occidentaux blonds et poilus, apparemment plus attirants que les belles indonésiennes qui sont un peu délaissées. Au détour d’une coursive, je me fais peloter par un gros type adipeux qui m’adresse un succulent clin d’œil… Lundi 5 au mardi 6 avril, KM Batang-Hari, puis Tiga-Tiga (1000 rp pour deux à 4 dans la chambre, très moyen…) Nuit agréable sur le pont supérieur arrière, par terre, au milieu de nombreux voyageurs indonésiens et de quelques routards. Deux ornithologues danois ont trouvé les meilleures places sur deux planches suspendues. Pas de pluie, cette nuit, pas de bêtes, et même un rideau… La journée est calme, la mer très belle ; Sumatra que l’on longe à quelques kilomètres semble magnifique sous sa couverture menaçante de nuages sombres. Sur la mer, ciel très bleu. Je discute beaucoup avec les nombreux anglophones, Martine avec Chris le maori qui jacte français. La journée est coupée par la soupe populaire : riz avec quelques légumes et un bout de viande avancée, mangeable cependant, servi dans ce qu’on peut… L’envie de toilettes est totalement annihilée par l’odeur de WC mal tenu. Cependant, vient un moment où l’odeur de campur qui s’échappe de la cuisine nous pousse à nous réfugier dans les dits WC ! Très beau coucher de soleil ce soir encore, et on se couche bienheureux. Réveil vers 3 h ; il pleut un peu et nos duvets sont mouillés ; on se réfugie sous une bâche, et on se rendort. 4 h : la bruine devient pluie diluvienne. La misérable bâche fait eau de toutes parts. On monte chercher les sacs, et on se fait saucer d’importance. Ceux qui sont restés en haut sont à tordre. Ça se calme, on redort. 5 h : le haut parleur diffuse la prière du matin. C’en est trop : on se lève définitivement ; déjeuner, thé chaud… Le soleil apparaît, et sèche rapidement nos affaires de voyageurs. Vers 10 h, les deux danois se réveillent… ils n’ont pas même remarqué qu’il avait plu ! Journée semblable à la précédente : on parle du voyage, on échange avec d’autres voyageurs sur ce qu’on fera dans les jours à venir… Vers 16 h, le port de Padang est en vue, et à 18 h Batang Hari est impeccablement mis à quai par des marins bien rompus à la manœuvre et très organisés : talkies-walkies, masselottes pour lancer les amarres… Prenons en de la graine ! Un bemo Chevrolet nous mène à Padang pliés en 8, où l’on atterrit au Tiga-Tiga. On hésite un peu, on nous avait recommandé un autre hôtel. La flemme l’emporte et on reste au Tiga-Tiga où les moustiques nous dévoreront sans pitié ! Mercredi 7 avril, Bukkittingi , Martine Grand Hôtel, 800 rp /couple. Bien. Lever pas bien matinal, on en avait besoin. Gérard, qui n’avait pas de moustiquaire s’est un peu battu avec ces insectes à l’obstination légendaire. Déjeuner au Tiga-Tiga, correct, puis visite rapide au centre de la ville. Contrairement ce que nous disaient plein de voyageurs, la ville n’est pas désagréable. Il y a bien deci-delà quelques « Hello Mister » ou « Hello my friend » qui fusent, mais dans une proportion honorable, et sur un ton on ne peut plus amical… Billet de bus pour Prapat avec arrêt à Bukkittingi : bus Mercedes luxueux, le grand chic pour 2500 my par personne et 750 km. Nous renonçons à l’audace du « bus populaire » pour une si grande distance et dans des conditions que l’on dit redoutables. {En fait, dans tous ces voyages asiatiques, c’est surtout la dimension des places qui est redoutable, et contraint Gérard à des pliages de tibias multiples. La taille des indonésiens ?} On se promène en ville, on furète sur le marché, et on déguste papayes et ananas pour compenser la « plâtrage » du riz sempiternel… On s’attendait à une ville de brousse, peu ou prou peuplée de bataks mal dégrossis, et pas du tout : beaucoup de lieux plutôt chics, et un marché parfaitement propre. L’ambiance est agréable, les gens très aimables et sans trop de curiosité ; le tourisme n’a pas l’air d’être encore un ressort économique… On essaye de manger ces fameux « martabaks » que l’on a trouvés délicieux hier au soir : sortes de feuilletés à la viande, aromates légumes et piments, parfois un peu trop relevés. Mais apparemment c’est un repas du soir, et on doit se rabattre sur l’éternels Nasi goreng ou son alter ego mie goreng… Retour à l’hôtel pour préparer les bagages, prendre une douche préventive, et on embarque dans notre super bus. Ça commence par deux heures assez confortables dans un paysage magnifique : végétation extraordinaire, relief très mouvementé. Les maisons rappellent un peu celles de Sulawesi avec leurs bois sculptés et leur toits en forme de double bateau, mais c’est plutôt moins soigné et moins joli. Arrivée à Bukkittingi avec la pluie, qui comme d’habitude devient très vite diluvienne : les rues sont inondées en ¼ h, sous 10 cm d’eau. Et ça dure, tandis qu’on attend la fin pour chercher un hôtel. Finalement, Gérard dégauchit un bemo à 50 rp, et nous voilà au « Grand hôtel », pas trop mouillés. Les tongs font merveille dans ce pays, sauf au bureau des douanes… Toilette, astiquage des beaux sacs achetés à Yogya, puis « makan » dans un restau où on nous apporte une bonne quinzaine de plats à choisir : viande, cervelle, cœur, foie, poisson, et différents abats non identifiables, le tout accompagné de son nasi putih… Bon, mais pimenté : la nourriture de Padang tient ses promesses ! Jeudi 8 avril, Bukkittingi, Grand Hôtel, Martine. Petit dèj anglais, puis longue discussion avec l’hôtelier qui nous indique les curiosités de la ville, et de la région de Prapat . On visite un joli jardin public bien peigné, qui expose de magnifiques orchidées ; il longe un profond canyon qui longe la ville. Le paysage est grandiose, et le quartier qui borde ce jardin est plutôt « chic ». Cela nous surprend toujours, car nous nous attendions à un mode de vie beaucoup plus prosaïque, moins « avancé ». { Sumatra , ses panthères, ses rhinocéros blancs, ses orangs-outangs…}. Certaines maisons n’auraient rien à envier aux riches demeures américaines, et les traditionnelles maisons de bois sculpté ne sont visibles… qu’au musée ! Retour vers le centre ville et le marché, tout proche, qui domine la ville. Un bon repas au restaurant Roda juste derrière. On y retrouve les inévitables australiens, déjà aperçus sur Batang-Hari , puis visite du zoo. Il est très riche en oiseaux exotiques ; Gérard, malgré son immense savoir { ;-) } est complètement perdu et en ignore la plupart {excepté les toucan de service}. Nous nous promettons de revenir demain pour leur tirer le portrait. Ensuite c’est un petit musée local installé dans une maison Minankaban : bois sculpté et peint, silhouettes de bateaux, et à l’intérieur un doux désordre ! Outils de travail, costumes, bijoux… Intéressant tout de même. Nous retrouvons les copains de Batang-Hari qui arrivent en ordre dispersé : course poursuite de routards ! Chris est là, puis les anglais, puis… Vendredi 9 avril, Bukittinggi, Gérard De bonne heure, nous retournons au zoo, où je grille plusieurs pellicules à, traquer les belles attitudes des becs en sabot et autres « barbets ». Ce sont ces salauds là qu’on entend brailler si tôt le matin et nous gâcher nos grasses matinées. Mais ce n’est pas en France que je les croiserai… Retour vers 10 h ; on boucle les sacs, discute longuement avec le chinois, et file à la station de bus. Contretemps : le bus ne part plus à 11 h, mais à midi. On retourne en ville manger, et c’est alors qu’on croise, dans l’escalier du marché, un mendiant atroce et pathétique, déformé par une maladie qui lui fait pendre des lambeaux de chair flasque et tuméfiée le long du visage et du cou. Le malheureux ressemble à un banyan. {Nous ne saurons pas ce qu’était cette disgrâce que l’on ne voit plus en Europe : lèpre, bilharziose, éléphantiasis ?}. Au Roda, les serveurs nous apportent en vitesse notre mertabak… De retour à midi à la station, on poireaute à nouveau une bonne demi heure en admirant la méthode de remplissage du bus : klaxon bloqué, tandis que 5 ou 6 rabatteurs hurlants aient rameuté suffisamment de clients pour qu’il ne reste plus d’air dans le véhicule… Puis c’est la longue route, meilleure que ce que nous redoutions, ponctuée des arrêts « makan-makan », où l’on découvre de nouvelles richesses de la cuisine de Padang, telles ces croquettes qui me rappellent celles de ma Grand-mère, à Briançon… Beaucoup de teh manis et quelques kamar kecil (toilettes ;-) poétiques. Chemin faisant, nous faisons la connaissance d’un diplomate scandinave, que je trouve d’abord chiant, mais qui nous stupéfie par sa maîtrise des langues : cet homme qui voyage avec femme et enfants, parle couramment (et à s’y tromper !) anglais, français, espagnol, danois, sans parler de l’indonésien, et dit-il, arabe. De fait, en montant dans le bus à l’arrêt du « passage de l’équateur », il entame avec le chauffeur une longue conversation en javanais, où de toute évidence il intéresse celui-ci et le fait beaucoup rire… Impressionnant. Il nous explique que, Danois, il a bien du apprendre des langues étrangères… La nuit de bus n’est pas des plus agréables, mais on dort tout de même un peu, réveillés de place en place par les crevaisons, les croisements délicats, les passages de lignes électriques trop basses, puis finalement, à 9 h du matin, les yeux un peu embrumés, on atterrit enfin à Prapat . Samedi 10 avril, île de Samosir, Tuk-Tuk Pendang, losmen Murni, Martine. C’est 100 rp par personne, pension complète. (Soit 25 cts en $ !) Le voyage en bus de Bukkittingi à Prapat, coupé d’arrêts longs et pittoresques, n’a pas été aussi fatigant que nous le redoutions. Tout au long, les constructions de bois sculpté et souvent peint rappellent celles de Sulawesi. Après le petit déjeuner, nous nous renseignons illico sur le moyen de rejoindre l’île de Samosir dont on nous a beaucoup parlé en termes très élogieux. Difficile d’avoir des renseignements précis et fiables ; il y a de nombreux autochtones munis de bateaux qui proposent de nous transporter, mais en définitive leurs prix sont bien plus élevés que ceux du transport régulier. {A l’époque, nous étions en plein dans le rapport « qualité prix » touristique… Au fond, les pêcheurs du coin avaient probablement plus besoin de cet apport que la compagnie de bateaux…} On finit par trouver une barque qui part à 10 h pour le marché… En fait, après avoir attendu vendeurs et chalands, elle largue ses amarres vers 13 h 30 ! Petit marché bien pittoresque. On parvient aux abords de l’île vers 15 h, et on pose le pied sur la presqu’île de Tuk-Tuk dont on nous a parlé avec moult louanges. Le losmen Nelson nous paraît un peu isolé… On s’arrête au suivant 200 m plus loin, car la pluie commence à tomber. C’est assez bien et très idyllique, calme, les pieds dans l’eau du lac. {En fait de « losmen », il s’agit des maisons des pêcheurs du coin, où ceux-ci, avec le passage de plus en plus fréquent de touristes, ont aménagé une ou deux chambres de bois avec un châlit rudimentaire, et installé sur la terrasse une table pour accueillir les locataires. C’est très rudimentaire (pas d’électricité ni d’eau courante, pas de « kamar mandi ») {Impressionnant, de voir sur les photos d’aujourd’hui ce que le coin est devenu, et le modernisme élégant des actuels « Inns »}, mais propre, et puis le lac très accueillant permet de faire sa toilette… Nous mangeons fort correctement tandis que la pluie redouble de violence. Puis tout se calme, le paysage s’éclaircit, et nous décidons de pousser une première reconnaissance dans notre nouveau domaine. On rencontre des français aperçus sur le bateau, mais finalement ils ne nous plaisent guère, et on continue notre balade jusqu’à la nuit… Dimanche 11 avril, Losmen Murni, Samosir, Martine. Nous décidons de faire le tour de l’île en bateau. Ce doit être un long voyage, car elle fait plus de 30 km de long. Nous partons vers 9 h du matin sur un bateau chargé de touristes et de quelques autochtones : ça fait plutôt « club méditerranée », mais l’ambiance est gaie ; un groupe de jeunes indonésiens joue de la guitare et chante des chansons très douces et langoureuses qui font penser à la musique tahitienne. Le bateau s’arrête le long de la côte à chaque losmen pour prendre des passagers supplémentaires. Paysage magnifique, autant du côté de l’île que du côté « continent » : les montagnes très abruptes et couvertes de végétation plongent directement dans le lac. le soleil tape très dur et il fait vite très chaud, mais il est curieux de constater que « le fond de l’air » reste très frais, et on ne se l’explique guère… Arrêt baignade, on part à pieds voir des sources sulfureuses où l’on peut à peine tremper les orteils tant l’eau est chaude. (Eh, oui, Samosir est ce qui émerge de la caldeira d’un ancien volcan gigantesque : ça doit brasser, là bas dessous !). Déjeuner sur le bateau où est aménagée une cuisine rudimentaire… La partie ouest du lac est très étroite, réduite à un canal qui fut creusé, paraît-il, par les hollandais (dans quel but ?) ; sinon Samosir n’aurait été qu’une presqu’île… catastrophe touristique ! En fin d’après midi, bien entendu, le temps se gâte, ce qui nous offre de magnifiques ciels d’orage très tourmentés, puis le tonnerre et les éclairs sur un ciel d’encre,et pour finir, la pluie équatoriale diluvienne. Tout le monde tente de s’entasser à l’intérieur du bateau, mais celui-ci n’est guère étanche avec ses nombreuses gouttières. Nous deux, routards aguerris, sortons pulls et cirés de marins… Retour au losmen bers 9 h du soir pour un vrai repas bien mérité, les yeux emplis d’images… Lundi 12 avril, losmen Murni, Tuk-Tuk, Martine. Pluie du matin, chagrin : nous attendons une éclaircie pour monter vers la cascade qui se déverse au dessus de Tuk Tuk . Nous partons finalement juste après le repas de midi. Chemin faisant, nous retrouvons les australiens et Chris, qui se sont installés dans le losmen d’à côté. Il fait chaud, mais la route serpente, magnifique, au milieu des rizières, suivant le long du lac au début. Puis l’on commence à grimper dans la forêt, par un sentier étroit, abrupt et glissant. Le parcours s’achève dans le lit du torrent même, pour parvenir enfin au pied de la très haute et impressionnante cascade, en chute libre sur 150 m. Très impressionnant. Puis, le sempiternel orage menaçant déjà, nous entamons le retour, et la pluie tombe, comme à l’ordinaire, avant même que nous ayons pu atteindre le pied de la montagne. On tente de s’abriter, mais peine perdue, il faudrait attendre au lendemain pour éviter la pluie… Chris et Ian, qui n’ont pas d’imperméables sont ruisselants, mais le maori ne craint pas l’eau ! Tout le paysage qui descend en pente raide jusqu’au lac devient vite un immense torrent, et c’est tout un spectacle que de voir cette eau diluvienne déborder des canaux et des rizières pour envahir les chemins et les champs ! Nous arrivons épuisés, trempés, mais heureux à notre losmen… Vêtements secs, makan, puis tidur. Mardi 13 avril, Tuk Tuk, Martine. Le temps est couvert dès le matin, mais il ne pleut pas. Nous partons en fin de matinée pour Ambarita afin de reconnaître le sentier qui mène au sommet de la montagne. Ambarita est presque une grande ville, fort animée. De là, on découvre le sentier qui serpente jusqu’au sommet ; il faudra entamer la montée tôt demain matin. Retour par le sentier de bord du lac. Pendant le repas, nous faisons la connaissance d’une allemande fort sympa et francophone : Margit. Longues discussions ; elle nous emmène pour reconnaître un petit oiseau qu’elle a recueilli. Mais Gérard ne le connaît pas. Nous filons ensuite à Tuk Tuk faire de menus achats ; retour juste avant la pluie très ponctuelle. On retrouve Ian et Chris, Jill et Denny. Coucher de bonne heure, Gérard a mal à l’estomac. (Remarque de la main de Gérard sur le carnet : « et toi ? »). Mercredi 14 avril, Tuk Tuk, Gérard. Ma (trop) fidèle Seiko nous sonne à 6 h, et on trouve l’énergie de se lever, en essayant de ne pas réveiller les cons qui hier au soir nous ont donné la sérénade fort tard… Le temps de lever Chris, Ian, d’attendre l’allemande, de prendre le thé et de faire le plein de gourdes, il est 7 h. Mais la campagne n’est pas endormie, elle : tout le monde est debout, les pêcheurs avec leurs minuscules canoës, les écoliers, les paysans. On traverse Ambarita avec son rumah makan, mais on ne se laisse pas tenter, et on attaque la très raide montée. Il est 8 h. Le ciels est déjà orageux, le paysage magnifique et immense. Le sentier est difficile : irrégulier, boueux, envahi de grandes herbes ; on y entend quelques serpents. Quels peuvent-ils être, dans ce pays inconnu ? Bien vite, le soleil devient agressif, et on sue à grosses gouttes malgré l’altitude. Le paysage est écrasé de lumière. Petite halte au replat, puis le ressaut final, en forme de mur. Le sommet, quant à lui, n’est guère spectaculaire : une arête donnant sur un plateau, bref pas plus de vue ici qu’à mi pente… Etonnante rencontre d’un marseillais sympa. Après une descente sans encombre, et plus rapide, graillou à Ambarita ; mais je suis bel et bien détraqué et je n’avale rien… Pour les derniers mètres, la pluie menace, mais ne tombe pas. Ces trois heures de montée m’ont pompé… Le ski cet hiver, ça va pas être glorieux ! Je me vote une heure de sieste dans le hamac installé sur la terrasse juste au bord de l’eau, puis on fait du courrier. Devoirs de routards ! Jeudi 15 avril, Tuk Tuk, Gérard. Pour se reposer d’hier, on se contente d’arpenter jusqu’à Tomok le paysage de Samosir qui commence à nous devenir familier, avec ses pêcheurs qui guident le poisson vers leurs filets d’un côté du canoë en frappant l’eau sur l’autre bord avec une pièce de bois. Martine et moi nous faisons prêter une de ces embarcations, mais nous coulons aussitôt : c’est aussi instable qu’un kayak de compétition ! Familier avec les buffles en liberté, les gamins chargés de la surveillance des troupeaux, qui l’exercent à grands coups de bâton, les troupes de canards en liberté dans les rizières… Tomok en elle-même n’a rien de génial : quelques boutiques à touristes ordinaires… On y déjeune, et retour. Une fois de plus la chance nous sourit : les orages éclatent tout autour, mais nous y échappons. Ce soir, après le repas, longue baignade dans le lac délicieux… Demain, nous avons décidé de quitter ce paradis : nous ne sommes pas d’ici ! L’itinéraire que nous prévoyons, même s’il est incertain, passe par Medan, traverse le détroit de Malacca pour nous conduire à Penang en bateau. Puis ce sera Singapour, la remontée de la Malaisie en train, et Bangkok… Vendredi 16 avril, Medan Gérard. Hôtel Segura Gura, rp, et c’est à peine correct. A 8 h passe le bateau, et le cœur gros nous quittons Murni Losmen alors que Chris et les autres restent, et semblent maintenant faire partie de l’île, alors qu’ils agitent la main. Nous partons avec deux australiens : Danny et Jill. Au passage, on dit aussi au revoir à Margit l’allemande. Puis c’est Prapat , le car Mercedes, et enfin Medan , la grande ville tant redoutée. Le ton est vite donné par la chaleur humide, l’immensité de l’agglomération, et les groupes compacts de marchands qui nous assaillent, pleins de bonne volonté, mais incapables de nous dire où nous sommes sur le plan de la ville… {L’utilisation des cartes et plans semble être une particularité occidentale, peut être même une manie de montagnard…}. Nous fonçons à Belawan , où nous arrivons après un atroce périple, 1 h de bus avec arrêt tous les 20 mètres. Impossible d’avoir un renseignement correct : un type nous promet un bateau pour lundi, puis devant notre air déçu, le promet pour dimanche… Gentils, ces indonésiens ! Retour non moins pénible, puis recherche d’un hôtel. Le Segura Gura s’avère être un dortoir. Nous partageons notre chambre avec une américaine. En rentrant nuitamment, j’allume la lumière et fais fuir une armée de cafards énormes qui farfouillaient dans notre lit. L’américaine bouge un peu, et je lui dis : « Wake up, there are hundreds of Cockroaches ! » Elle ouvre un œil et me répond, placide : « I’m used to them from New-York ». Ok. Je dois donc me résigner à les chasser seul, et je ne me couche qu’après avoir aligné tous les cadavres sur le palier… Samedi 17 avril, Brastagi, Gérard. Hôtel sur la place, 600 rp, correct. Nous passons au bureau Perentis où on nous fait miroiter un bac pour lundi, mais il faudra s’en assurer. Nous achetons tout de même le billet (8000 rp). Marche apéritive jusqu’à la poste. Pour éviter l’infect boui-boui chinois d’hier au soir avec ses mie-goreng rances, on jette notre dévolu sur un restaurant « chic », en fait surtout cher, qui se révèle à peine correct. Deux allemandes nous embringuent dans un scandale justifié, car en fait de viande, on leur a servi un chouette plat d’os de poulet… On décide alors de fuir cette ville et d’aller se réfugier sur les hauteurs à Berastagi . Becak à moteur, becak à pédales, puis enfin le bus local. Mais pas question de rouler sans avoir fait le plein. Et quel plein ! 50 personnes dans un véhicule qui fait la moitié d’un Greyhound ! Hauteur sous barrots : 1 m 20 ! La route est belle, mais on est abominablement coincés. L’air fraîchit au fur et à mesure de la montée, et à Berastagi , c’est le pied… Agréable village de montagne, étonnamment européen avec ses petites églises et ses troquets où discutent des gens en famille. {Si Medan est en grande partie musulmane, comme la plupart des ports, le catholicisme demeure dans l’intérieur, dans ces années.} Pour changer, le chinois chez qui l’on mange le soir est très bien. Il porte un nom très original : Asia. C’est la première fois depuis trois jours que je mange avec plaisir et à ma faim. Ah ! La montagne ! Pour dormir, nous devons mettre des couvertures : suprême plaisir ! {La chaleur équatoriale, à la longue, est très pénible à supporter.} Dimanche 18 avril, Medan, Martine. Retour au Segura-Gura… On se réveille le matin dans une délicieuse fraîcheur, impression retrouvée du paradis perdu de Samosir . Ça risque de ne pas se reproduire d’ici longtemps ! Beaucoup de monde au village, car c’est dimanche de Pâques, et le nord de Sumatra est majoritairement chrétien. Cloches à la volée, gens endimanchés se dirigeant vers l’église… Cela rappelle de vieux souvenirs ! Beaucoup de riches indonésiens de Medan sont venus eux aussi profiter de la fraîcheur de la montagne, et dans les environs immédiats du village, on compte de nombreuses villas secondaires élégantes, et de nombreuses Mercedes… Certains pique-niquent sur les collines avoisinantes ; tout cela a incontestablement un petit air occidental qui ne plait guère à Gérard. Nous escaladons une colline qui domine le village : belle vue sur le pays et sur le volcan qui veille majestueusement en exhalant une fumée pas très rassurante. Déjeuner chez le chinois ; nous ne prenons pas de risques, même menu que la veille. Toujours excellent ! L’après midi, nous tentons de nous approcher du volcan pour mieux le tenir en respect. Mais la forêt est de plus en plus dense, et en fait de paysage les arbres ne tardent pas à cacher la forêt même… {Chemin faisant, on se dit soudain : « mais ce n’est pas la forêt de Rambouillet, ici ! Que peut-on y croiser, au fond ? Quels serpents ? Des panthères ? Des rhinocéros blancs ? Des Orangs-outangs ? » Ce n’est pas du pur fantasme, mais on n’a pas vraiment peur…Et on n’a pas vu le pire ;-)} A l’heure de l’orage, on songe à redescendre, et on attend le minibus pour Medan . Il y a la queue : ½ h d’attente, puis il s’avère qu’on sera encore plus serrés que la veille. 19 personnes s’entassent dans un Low Ace de Toyota ( plus petit que le bus WW). On met un moment à voir qui est le chauffeur : est-ce le type tassé contre la portière ? Comment va-t-il conduire ? Mais ce n’est pas lui : il n’est pas encore monté et devra repousser toute la rangée pour s’asseoir ! Le préposé à la charge des bagages, lui, ne peut que poser les pieds et doit se courber par dessus les passagers, le pauvre ! {Remarque de Gérard : « Ce voyage me laisse le souvenir d’une panique intense : plié en quatre sur mon siège à l’arrière, coincé sur la banquette entre cinq indonésiens, sans accès aux portes, et sur cette route de montagne dévalée à tombeaux ouverts, je me prends à imaginer ce qu’il adviendrait en cas d’accident si l’on roulait dans le ravin. Je dois faire un vrai effort pour penser à autre chose, ne pas crier pour descendre. Et prendre mon mal en patience… »} Seul avantage : le minibus nous laisse devant le pas de la porte de Segura Gura. Là, le gérant nous apprend qu’il a oublié de nous garder nos lits ; il finit par nous en dénicher un pour deux… Dernier repas modeste de la cuisine épicée de Sumatra . Demain, le continent asiatique ! Lundi 19 avril 1976, KM Tapian Nauli, détroit de Malacca. Une natte sur le capot de la cale aux bagages... A suivre !
Tout notre voyageNotes Les récits proposés ici sont les transcriptions exactes mais non intégrales de nos notes de voyage. Inutile de dire l'émotion (heureuse) ressentie à la relecture de ces carnets amoureusement gardés de déménagement en déménagement... Quelques considérations on été ajoutées lors de la construction du site, 35 ans plus tard. Elles sont entre crochets {}. Nous avons maintenu l'écriture à deux mains, car les styles et les réflexions diffèrent parfois.